Francis Perrin « L’urgence, c’est la diversifi cation »

PRÉSIDENT DE STRATÉGIES ET POLITIQUES ÉNERGÉTIQUES

Spécialiste reconnu depuis plus de trente ans, il analyse les conséquences du crash des prix de l’or noir. Un changement profond, économique et stratégique. Et peu de perspectives d’une remontée des cours avant 2017. Pour les pays producteurs les plus fragiles, l’objectif essentiel est de changer durablement de modèle économique.

Il n’est ni foreur ni salarié d’une major, pourtant il parle pétrole toute la journée et depuis des années. À 59 ans, Francis Perrin est l’une des voix incontournables en France lorsque l’on aborde cette matière première. Originaire de Haute-Savoie, il suit des études de sciences économiques et politiques à l’université Pierre-Mendès-France de Grenoble. À la sortie, il travaille comme journaliste et consultant indépendant sur l’énergie, avant de rejoindre, en 1991, le Centre arabe d’études pétrolières (Arab Petroleum Research Center, APRC). Installée à Paris, cette société, créée par l’économiste franco-libanais Nicolas Sarkis, publie des lettres spécialisées en français et en anglais, dont Pétrole et Gaz arabes (Arab Oil & Gas). Francis Perrin en prend progressivement la tête et, à partir de 2001, il devient directeur de la rédaction de l’ensemble des publications. Quand le Centre disparaît, il crée sa propre société pour reprendre le flambeau. Stratégies et Politiques énergétiques voit le jour en 2012 et fonctionne avec une poignée de spécialistes et passionnés. En septembre 2015, son offre s’enrichit d’un titre, une lettre bihebdomadaire consacrée au continent africain, Oil and Gaz Africa (OAG Africa). Un an plus tôt, le monde pétrolier basculait avec une nouvelle chute du prix du baril. Francis Perrin, qui n’en est pas à sa première crise, analyse les conséquences économiques, politiques et diplomatiques de cette période de turbulences aux répercussions mondiales.

AMB : Depuis l’été 2014, le prix de l’or noir a chuté de 70 %, atteignant un point bas en début d’année et stagnant depuis autour de 35 dollars le baril. À quoi faut-il s’attendre ces prochains mois ?
Tout semble indiquer que le cours restera bas en 2016 et on ne peut pas exclure des phases de courte durée où il tomberait même en dessous des 30 dollars. Cette situation s’explique par un déséquilibre du marché. Depuis 2014, l’offre est supérieure à la demande, ce qui fait plonger les prix. Dans ce contexte, il y a deux facteurs en faveur d’un rééquilibrage. D’une part, les besoins en pétrole continuent à augmenter, portés par la croissance des pays en développement et la consommation dans les économies occidentales. D’autre part, avec un tel niveau de prix, une partie de la production n’est plus rentable, ce qui conduit à la fermeture de certains champs et donc à une diminution de l’offre. Sauf qu’un troisième élément vient contrarier ce processus : l’annonce par l’Iran de sa volonté d’augmenter sa production dès que possible, fin mars selon les déclarations officielles, à la suite de la levée partielle des sanctions internationales qui le frappaient. Autrement dit, l’excédent d’offre va se poursuivre et un retour à l’équilibre est davantage à attendre pour 2017.

Comment en est-on arrivé là ?
Le surplus d’offre est d’abord venu des États- Unis et du Canada avec la mise en production de leurs gisements non conventionnels. En parallèle, il y a eu un ralentissement de la croissance mondiale et notamment de la Chine, qui est le deuxième consommateur d’or noir après les Américains. Face à cela, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) aurait pu adopter sa stratégie classique, à savoir réduire le nombre de barils mis sur le marché pour faire remonter le prix. Or, elle n’en a rien fait et a décidé de maintenir sa production. Voyant l’absence de réaction de l’organisation, les marchés se sont mis à jouer le pétrole à la baisse… Une tendance accrue par deux autres points, la surabondance des stocks d’or noir et la hausse du dollar, généralement inversement corrélée à celle du pétrole.

Comment analyser le comportement de l’Opep ?
C’est un tournant dans sa stratégie. Elle est passée d’une défense du prix à la préservation de ses parts de marché, sous l’impulsion de son membre dominant, l’Arabie saoudite. Le mouvement est efficace puisqu’il se solde par le retrait de certains opérateurs. Mais il est aussi risqué : il provoque de graves difficultés chez nombre d’autres pays membres et il est contrarié par le futur retour en force de l’Iran. Cette rupture illustre surtout les profondes divergences au sein de l’organisation. Pour rappel, toutes ses décisions doivent être prises à l’unanimité. L’inaction de ces derniers mois reflète tout simplement l’absence de consensus. Les tensions sont croissantes entre ceux qui ont les moyens de gérer la crise et les plus vulnérables, touchés de plein fouet. Le Venezuela, sans réserves financières et étranglé aujourd’hui, voit d’un mauvais oeil la stratégie saoudienne et des pays du Golfe.

L’Arabie saoudite entend faire passer un message : l’organisation ne peut plus être la seule à baisser sa production pour relancer les prix, l’effort doit être partagé entre tous les producteurs…
En effet, seul un accord global, entre Opep et non-Opep, permettrait de faire remonter les cours. On estime qu’il faudrait retirer environ 2 millions de barils par jour pour rééquilibrer le marché [95,7 millions de barils/jour en 2015 au niveau mondial selon l’International Energy Agency – AIE –, NDLR]. Cela signifie impliquer les trois plus grands producteurs, à savoir les États- Unis, la Russie et l’Arabie saoudite [chiffres 2015 de l’AIE, NDLR]. Les Américains ne peuvent accepter de rationner un secteur où opèrent des milliers de petites compagnies privées. En théorie, la Russie pourrait prendre la tête d’une coalition rassemblant d’autres producteurs, la Norvège, le Mexique et Oman par exemple, et conclure un pacte avec l’Opep. Mais, en pratique, la coopération entre Moscou et l’organisation reste délicate. Enfin, quand bien même l’Arabie saoudite ferait un geste, elle n’entraînerait pas l’Iran à sa suite. Ce qui signifie que Riyad devrait non seulement faire un effort mais aussi accepter que Téhéran, son ennemi juré, en soit exempté…

Pourtant, l’Arabie saoudite, le Qatar, la Russie et le Venezuela se sont mis d’accord en février à Doha pour geler leur production au niveau de celle de janvier. Peut-on parler d’un pas important ?
C’est une entente entre trois membres de l’Opep et un acteur extérieur important, à savoir Moscou, et c’est le premier signal concret envoyé aux marchés depuis des mois. Ce n’est pas rien. Par ailleurs, cette première étape pourrait ouvrir la porte à une entente plus large sur une éventuelle réduction de la production. Cela dit, les marchés ont faiblement réagi à la nouvelle et il en faudra bien plus pour les faire bouger. Il n’est question que d’un gel – à des niveaux de productions hauts – et non d’une diminution de l’offre.

Le pouvoir de l’Arabie saoudite n’est pas entamé ?
Le pays sait qu’il a les moyens de passer cette période difficile et qu’il peut tenir plus longtemps que les autres. Il a accumulé des réserves de change considérables (644 milliards de dollars fin octobre 2015) et il affiche des coûts de production très bas. Politiquement et socialement, la situation semble sous contrôle, même s’il a adopté un budget en déficit pour la troisième année consécutive. De nombreuses subventions ont été supprimées, ce qui va dans le bon sens. On reparle aussi de la nécessité de diversifier l’économie même si, sur ce point, il faudrait vraiment passer à la vitesse supérieure.

Comment s’en sortent les États-Unis, à la fois grand producteur et consommateur d’or noir ?
Globalement, la situation est bénéfique à l’économie américaine, qui voit sa facture énergétique baisser et sa productivité augmenter. Surtout, le contexte ne remet pas en cause la politique engagée depuis 2008 de réduction de la dépendance aux énergies importées. Celle-ci s’appuie sur plusieurs piliers : des réserves considérables, des ressources autres que pétrolières importantes (gaz, charbon, hydroélectricité et nucléaire) et des investissements dans le renouvelable. Certes, la chute des cours rend moins rentable les gisements de schiste mais cela ne bouleverse pas totalement la donne. In fine, le pays est devenu autosuffisant en gaz. Il pourrait être exportateur net vers 2025, selon des projections d’Exxon. En parallèle, les importations de pétrole n’ont cessé de baisser et les États-Unis pourraient même devenir, là aussi, exportateurs nets à long terme. De quoi renforcer considérablement leur position sur l’échiquier mondial, à l’opposé de l’Europe et de l’Asie qui s’acheminent vers une dépendance toujours plus grande.

Vous dites que l’impact de la baisse du cours du pétrole sur la production non conventionnelle a été limité ?
Produire du gaz de schiste revient plus cher que du conventionnel mais le coût a diminué de façon significative grâce aux progrès techniques, aux retours d’expérience et à la créativité des ingénieurs. L’effondrement du prix ne s’est soldé que par une réduction minime de la production américaine, à partir de mai 2015. Cela prouve la capacité de résilience de l’industrie pétrolière outre-Atlantique. Je suis convaincu qu’elle ressortira plus forte de cette crise.

Celle-ci profite plus largement à tous les consommateurs d’or noir…
Sur le plan mondial, il y a beaucoup plus d’acheteurs que de vendeurs, donc beaucoup plus de gagnants que de perdants. Cela dit, il faut souligner qu’avec une chute aussi violente que celle à laquelle nous assistons depuis l’été 2014, les acteurs qui font commerce du pétrole souffrent énormément. Cela représente une dizaine de pays, ce qui n’est pas négligeable, ainsi que les compagnies pétrolières nationales et privées.

Comment ces dernières font-elles face ?
Elles ont diminué leur budget d’investissement l’an passé et encore cette année. Les projets sont annulés ou reportés. Il faut faire attention au choix des coupes pour ne pas payer trop cher le redémarrage à l’avenir. En attendant, les majors cherchent à diminuer leurs coûts en réduisant la voilure et en renégociant les contrats.

Beaucoup d’États en difficulté sont en Afrique, le Nigeria, l’Algérie, la Libye et l’Angola. Qui sont les plus touchés ?
Le pétrole compte pour 96 % des recettes d’exportation d’Alger, le chiffre oscille entre 90 et 100 % pour les autres pays. Tous sont confrontés à une baisse brutale de leur revenu. Il y a toutefois un autre facteur à prendre en compte, le niveau des réserves. De ce point de vue, l’Algérie est en meilleure posture que les autres avec 190 milliards de dollars de côté à la mi-2014. Toute la question consiste à savoir combien de temps les pays peuvent continuer à puiser dans leurs réserves sans entamer leur crédibilité et leur capacité à emprunter. La Libye est dans la situation la plus inquiétante en raison des énormes problèmes de sécurité qui se greffent à la crise économique. Le Nigeria et l’Angola, dont une grande partie de la population vit sous le seuil de pauvreté, ont, eux, un contexte social compliqué à gérer.

Tous ont mis un certain temps avant de réagir. Pourquoi ?
Ce n’est ni la première ni la dernière chute du cours. Rien que depuis la fin des années 1970, il s’agit de la quatrième. Il y a eu 1986, la fin des années 1990, 2008 et celle que nous vivons. La précédente avait été très soudaine mais aussi très courte, un semestre environ. L’actuelle dure déjà depuis un an et demi et elle n’est pas terminée. Le fait que les producteurs agissent est un indicateur de leur inquiétude. Cette phase de bas prix, de par son ampleur et sa durée, va les obliger à prendre des mesures dont ils savent depuis longtemps qu’elles sont nécessaires. La première et la plus répandue consiste à diminuer ou supprimer les subventions aux carburants. L’Algérie l’a fait début janvier, l’Angola avait commencé dès l’an passé…

Est-ce que ce sera suffisant ?
Pas sûr. Ce sera difficile et douloureux, c’est certain. D’autant qu’augmenter le prix de l’essence peut engendrer des tensions politiques et sociales. Mais ce mouvement est indispensable pour consolider les budgets. La diversification des économies, un sujet récurrent sur le continent, revient dans le débat. Comme c’est un objectif de moyen à long terme, autant ne pas perdre plus de temps et commencer tout de suite. Des réformes sont engagées dans ce sens. Le risque est bien connu : qu’elles soient bien vite abandonnées dès le retour de l’argent facile avec un prix du baril en hausse. Il y a eu un électrochoc, une réelle prise de conscience et une réaction. Reste à savoir si les changements mis en oeuvre vont vraiment tenir sur la durée.

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