Planète Huawei

Télécoms Avec plus de 300 % d’augmentation de ses ventes de portables en Afrique et au Moyen-Orient, la marque chinoise a le vent en poupe. Un succès qui ne doit rien au hasard.

C’est la marque qui monte en Afrique. Cette dernière représente avec l’Europe et le Moyen-Orient déjà 35 % de ses recettes, et l’Afrique du Nord est en pointe avec 164 % de hausse des revenus en 2014. Du jamais vu, même en Chine, pour la marque de Shenzhen. « Notre objectif, explique Jerry Huang, le responsable de la communication, est de devenir le numéro un des smartphones en Afrique et de dépasser Samsung » (la marque sud-coréenne actuellement leader sur le continent). Plus de 700 millions de dollars de contrats y ont été signés ces trois dernières années, avec trois pays principalement : l’Éthiopie, où Huawei construit un réseau mobile, le Nigeria et la Zambie. En Angola, Huawei se partage le marché des réseaux avec son concurrent et compatriote ZTE, et au Maghreb, un centre de R&D a été ouvert en Tunisie pour cibler le marché francophone. En parallèle, le géant chinois, qui compte 170 000 employés et seize centres de recherche et développement, a dévoilé un plan d’investissement de 1,5 milliard d’euros sur cinq ans en France. Un pays vu comme une porte vers le marché africain par les patrons du groupe.

Fondée par Ren Zhengfei, un ancien colonel de l’armée populaire de libération à la fin des années 1980 (voir encadré ci-dessous), la marque de Shenzhen symbolise l’ascension des nouvelles technologies chinoises sur les marchés émergents. Elle est présente aujourd’hui dans 140 pays, dont dixhuit en Afrique. « C’est une marque unique dans le monde industriel chinois, explique le consultant français Jérémy Rubel, expert dans les télécoms. C’est la seule entreprise privée chinoise qui a réussi à s’imposer à l’international en misant uniquement sur la recherche et le développement. » Plus de 14 % des revenus mondiaux de Huawei – soit 6 milliards de dollars par an – sont ainsi investis dans la R&D. Un ratio similaire à celui de Google. « Nous sommes arrivés en Afrique en 1999, raconte Roland Sladek, vice-président pour la zone Europe, Afrique et Moyen-Orient. Nous avons commencé à nous déployer dans des pays comme l’Égypte, l’Afrique du Sud, le Kenya et le Nigeria. Là où la classe moyenne est importante. Notre objectif a toujours été de bâtir une relation à long terme avec nos clients africains. » Plus de 3 000 personnes travaillent ainsi pour la marque rien qu’en Afrique du Sud et quatre centres de formation ont ouvert sur le continent avec pour objectif de former 30 000 ingénieurs d’ici à cinq ans !

UN NUMÉRO 3 SOLIDE
Sa réputation, Huawei l’a d’abord construite sur ses smartphones et ses combinés au rapport qualité/prix imbattable. Selon le baromètre IDC, la marque arrive déjà en troisième position mondiale avec 8,1 % de part de marché, et surtout des ventes en hausse de 37 % sur un an, à 32,4 millions d’unités. Ces performances montrent « combien le groupe a grandi comme une marque internationale », souligne Melissa Chau, analyste chez IDC, qui juge Huawei « dans une bonne position pour rester un numéro trois solide sur l’année à venir ». Deux autres fabricants chinois, Lenovo (propriétaire de Motorola et d’IBM) et Xiaomi, arrivent en quatrième et cinquième positions, avec des parts de marché mondiales respectives au quatrième trimestre de 5,2 % et 4,9 % (voir tableau).

Mais le groupe de Shenzhen n’est pas qu’un simple assembleur de téléphones. Il est en effet en train de construire les installations de plus de 80 % des réseaux 4G en Afrique et tire l’équivalent de 50 000 kilomètres de fibre optique à travers le continent. « Nous étions souvent considérés comme la marque chinoise vendant seulement des téléphones bon marché, s’amuse Roland Sladek. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, nous vendons des appareils entre 500 et 700 dollars pièce, essentiellement à la classe moyenne africaine, et nous installons sur le continent les télécoms de demain. Nous sommes déjà numéro deux en Afrique ! » Lors du dernier sommet Chine- Afrique à Johannesburg en décembre 2015, Huawei était, avec l’entreprise publique ZTE, le seul représentant des télécoms dans la délégation officielle du Forum des entrepreneurs. Charles Ding, l’un des vice-présidents du groupe, a présenté son programme « Afrique connectée » dont l’un des aspects consiste à installer des réseaux de téléphone portable dans plus de 500 villages africains, comme en Zambie, et à former des bataillons d’ingénieurs. Une nouvelle approche du commerce pour contrer la mauvaise image qui colle souvent à la peau des entreprises chinoises sur le continent.

« L’un des défis principaux est de bâtir des réseaux fixes, précise Roland Sladek. Ce n’est pas toujours facile, surtout dans des régions reculées. Il faut donc travailler avec des entreprises locales pour faire des travaux, construire des routes, et gérer les problèmes d’infrastructures qui ne sont pas toujours aux normes internationales. » Les deux tiers du personnel de Huawei en Afrique sont des employés locaux. Une stratégie là encore bien différente de la plupart des multinationales chinoises, qui font surtout appel à des expatriés. Résultat : la marque multiplie les mariages comme avec Camtel au Cameroun, Orascom en Égypte, Etisalat en Centrafrique, Telkom, MTN, Vodacom, Cell C et Neotel en Afrique du Sud, son premier marché. Au total, une quarantaine de partenariats ont été signés sur le continent. « Huawei a débauché les meilleurs ingénieurs du monde des télécoms, précise Jérémy Rubel. La marque sait s’entourer. » Elle est aussi associée au français Thales dans la vidéosurveillance à Abidjan ou à Orange en Afrique du Nord. « Quand les Chinois investissent à l’étranger, ils ne veulent pas tuer la poule juste pour avoir un oeuf. Ils savent que les meilleures innovations viennent de l’Occident et ils cherchent donc à en profiter. Pas à les copier, ni à les voler… Car cela tuerait leur développement. »

MÉFIANCE DE L’OCCIDENT
Mais si Huawei mise autant sur le continent, c’est aussi parce qu’il a du mal à s’imposer aux États-Unis et en Europe. Une marque chinoise dont les liens avec l’armée sont évidents inquiète les services secrets occidentaux, mais aussi certains hommes politiques. On se souvient encore à Shenzhen de l’offensive anti-Huawei menée en 2013 par le ministre français Arnaud Montebourg dans sa défense d’Alcatel. Huawei est ainsi interdite de partenariats dans les marchés publics aux États-Unis, au Canada, en Australie et dans la plupart des pays d’Europe. À Bruxelles, le groupe chinois déploie des trésors de lobbying pour tenter de décrocher des parts de marché. Il a fait appel à l’ancien ambassadeur de l’Union européenne à Pékin, le Français Serge Abou, et dépensé dans ses opérations séduction plus de 3 millions d’euros ces dernières années. Si la marque nie tout lien avec l’armée chinoise, le FBI la soupçonne d’installer des backdoors, des systèmes cachés pour accéder aux réseaux à l’insu de ses clients. L’ancien chef de la sécurité intérieure des États-Unis, Michael Chertoff, a mis en garde les États africains contre ce qu’il qualifie de « menaces stratégiques pour leur sécurité ». Dans une série d’entretiens donnés à la presse américaine, le « superflic » accuse Huawei d’être le « big brother » de l’Afrique et de servir de repaire à une armée d’espions.

PARTENARIATS PORTEURS
« Ces propos sont parfaitement hypocrites, souligne un expert kényan souhaitant garder l’anonymat. Si l’on regarde l’ensemble du programme d’espionnage mené par la NSA, accuser la Chine d’en faire autant c’est un peu l’hôpital qui se moque de la charité. » À Nairobi, ces critiques ont d’ailleurs fait long feu puisque Huawei a décroché en novembre dernier le contrat de déploiement du réseau Internet dans les provinces les plus reculées du pays. L’ensemble des documents administratifs sera désormais numérisé et accessible en ligne avec le soutien des ingénieurs chinois. Mais c’est en tout cas suffisamment gênant pour que le président du groupe chinois sorte de son silence : Ren Zhengfei s’est défendu d’espionner pour le compte de son gouvernement. « Il y a maintenant très peu d’accusations d’espionnage de ce type, se défend le patron qui rechigne à revenir sur ce dossier. Nous sommes d’abord une entreprise privée portée par le service aux clients et la conquête de nouveaux marchés. Nous travaillons en Afrique comme ailleurs avec plusieurs fournisseurs internationaux, comme Vodafone ou Orange, ce qui est un gage de transparence. Nous avons également mis en place un système indépendant de vérification interne qui contrôle nos activités. » « Le monde est grand, a-t-il lancé récemment dans une interview au magazine Forbes, et nous n’allons pas gaspiller toute notre énergie à répondre aux accusations américaines. Il y a aujourd’hui une très forte compétition dans le secteur des télécoms et notre seul moyen de survivre est d’aller de l’avant. » Huawei privilégie pour l’heure des partenariats avec des opérateurs locaux et des marques internationales comme Orange. Une synergie qui lui évite au moins de faire l’objet de critiques de la part de ses principaux concurrents.

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