Un continent vraiment émergent ?

Un continent vraiment émergent ?

« L’Afrique est bien partie », prophétisait Nicolas Baverez dans Le Monde du 3 avril. S’il est de bon ton de prendre le contre-pied de René Dumont, le refrain de « l’Afrique émergente » entonné et repris à l’envi par les observateurs du continent sonne davantage comme une gageure. Il y a un an, Afrique Magazine questionnait l’afro-optimisme ambiant, au nom duquel il devenait convenu de minorer ou de passer sous silence les maux du continent, et revendiquait au contraire une approche afroréaliste. Cet afroréalisme s’applique tout autant à la problématique de « l’émergence ». Est-il réaliste de qualifier l’Afrique de « nouvel eldorado des investisseurs » ? Répondre par l’affirmatif reviendrait à considérer que les investisseurs, autant que la croissance, sont protégés de retournements soudains et durables. Les fragilités du continent restent nombreuses : économie dépendante de l’extérieur, faible diversification des économies, industrialisation erratique, concentration des exportations, faiblesse des investissements, forte exposition aux retournements politiques et aux crises… Ces fragilités doivent inciter à la prudence, sans pour autant altérer la bonne santé économique du continent, ni même l’amélioration tendancielle de sa gouvernance ou l’émergence probable de certains pays africains. L’objet de ce dossier est de nuancer quelque peu des analyses qui forcent délibérément le trait, afin d’examiner de manière dépassionnée l’émergence de l’Afrique.

LES LIMITES D’UN DISCOURS CONVENU

L’Afrique qui décolle… Peu de commentateurs s’attardent sur les fondements de cette appréciation. Pourquoi comparer un continent avec des États individuels, comme les États-Unis ou la Chine ? La Banque Mondiale ne déroge pas à ce constat en affirmant que l’Afrique « pourrait être au bord d’un décollage économique, tout comme la Chine il y a trente ans et l’Inde, il y a vingt ans ». Une affirmation qui se borne à lire des indicateurs sans égard aux dynamiques sociales, économiques et politiques qui traversent 56 pays différents, au demeurant encore trop peu intégrés régionalement et sous-régionalement. Si l’Union africaine se montre volontaire, le marché unique reste un horizon lointain. Les projections les plus optimistes, portées par Renaissance Capital, laissent augurer d’un PIB africain qui atteindrait 29 000 milliards de dollars en 2050. À lui seul, le PIB de la Chine devrait atteindre 24 617 milliards de dollars en 2050. À l’échelle continentale, les perspectives optimistes de la Banque asiatique de développement anticipent un PIB de l’ordre de 174 000 milliards de dollars en 2050. Ces projections suggèrent un PIB par habitant en Afrique de l’ordre de 8 529 dollars en 2050. En comparaison, il sera de 40 800 en Asie.

Quelles sont les institutions qui véhiculent le message de l’émergence ? Il s’agit en très grande majorité de cabinets privés (McKinsey), de fonds d’investissement (Renaissance Capital) ou Industrie aéronautique en Tunisie. L’industrialisation fait partie des facteurs clés de l’émergence. d’entreprises (Ericsson, Samsung), qui sont à la fois juges et parties. En effet, derrière le taux de croissance du PIB, l’augmentation des IDE et l’apparition d’une classe moyenne africaine, ces institutions identifient de nouvelles opportunités d’affaires liées à leur coeur de métier : l’investissement ou le conseil. Leurs analyses sont loin d’être erronées, mais elles n’appréhendent le continent qu’au travers d’indicateurs macroéconomiques et financiers.

Leurs rapports sont ensuite repris par les médias les plus prestigieux, à l’instar du Time ou The Economist, qui voient d’un bon oeil un thème de plus en plus vendeur. Ils extraient alors de ces rapports quelques formules chocs, mais qui se révèlent bien souvent parcellaires ou tout simplement fausses. Une illustration de cela est l’affirmation de Charles Robertson dans The Fastest Billion. Le responsable de Renaissance Capital estime « qu’en 2050 l’économie africaine sera plus importante que celle des États-Unis et l’Europe réunis ». Ce constat ne résiste pourtant à l’examen des chiffres. Les projections élaborées à propos des États-Unis pour 2050 indiquent un PIB de 22 270 milliards de dollars, lequel sera de 21 911 milliards de dollars pour l’Europe. Deux économies estimées à un total de 44 000 milliards de dollars, donc bien supérieure à l’économie africaine. De même, si le taux de croissance moyen du PIB africain depuis 2000 est fréquemment mis en avant, il convient de l’apprécier en rapport avec le taux de développement démographique, encore très important sur le continent.

L’ÉMERGENCE : UN CONCEPT INDÉFINI

Au regard de ces écarts macroéconomiques, il peut paraître hasardeux de ranger dans la même catégorie les émergents africains et les autres. Ce dossier entend discuter cette catégorisation, en commençant par réfléchir au concept d’émergence. À partir de quels critères évaluer celle-ci ? Faut-il considérer cette émergence africaine comme nous l’entendons pour les BRIC ? Le continent est-il suffisamment stabilisé pour élaborer des projections fiables à l’horizon 2050 ? Surtout, est-il judicieux d’englober dans la même idée de décollage des États aux réalités et aux succès très disparates ?

La catégorie des « émergents » n’existe pas en elle-même. Sans définition ni homologation internationale, ses contours restent flottants et son sens flou. La difficulté de qualifier l’émergence d’un pays est illustrée par l’imprécision des ensembles censés regrouper les pays partageant les mêmes caractéristiques. Les traditionnels BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), ont laissé la place en 2011 au BRICS, incluant l’Afrique du Sud, alors même que l’on parle de BRICM avec le Mexique, ou de BRICI avec l’Indonésie. On devine derrière ces batailles d’appellation le souci pour les candidats à l’émergence de s’adosser aux membres traditionnels regroupés dans les BRIC. Pour autant, dans quelle mesure la Chine n’est-elle pas déjà émergée et la Russie une puissance réémergente ?

En l’absence de définition qui fasse autorité, essayons-nous à celleci : un pays émergent rassemble les caractéristiques d’ordre institutionnel et macroéconomique lui permettant d’augurer un développement soutenu, durable et harmonieux. Ces caractéristiques se doivent d’être les plus objectives et consensuelles, bien que discrétionnaires puisque ne répondant à aucune classification officielle. Ainsi Business Week a-t-il réalisé récemment un classement fondé sur des critères financiers (Price Earning Ratio, liquidités disponibles, volatilité de la monnaie) et sur l’environnement des affaires. De son côté, Standard’s & Poor a une vision très financière de l’émergence : capitalisation boursière, PIB par habitant, environnement macroéconomique, niveau de liquidité…

À la lumière des différents rapports existants et de notre appréciation de ce qui constitue une économie émergente, nous avons sélectionné 28 indicateurs pour lesquels les données existaient concernant les pays africains. L’occasion ici de déplorer le manque d’éléments statistiques complets et fiables pour le continent, une carence que Morten Jerven, dans un récent ouvrage intitulé Poor numbers, dénonce sans détour et à laquelle la BAD tente actuellement de remédier. En conséquence de quoi, de nombreux indicateurs pertinents pour lire l’émergence dans le monde ne sont utilisables ici car inexistants ou parcellaires pour le continent africain. C’est le cas du pourcentage de PIB consacré à la recherche et au développement, ou du nombre de chercheurs. Les 28 indicateurs retenus traduisent une partie de la réalité (la réalité statistique) des différentes facettes de cette émergence. Nous avons recensé six indicateurs : solidité macroéconomique, performance financière, projection internationale, attractivité, force des classes moyennes, recherche et innovation. Ces six aspects réunis définissent l’idéal-type du pays émergent, ayant atteint une taille critique sur le plan macroéconomique et bénéficiant d’une réelle résilience aux chocs extérieurs, investissant dans la recherche et l’industrie, voyant émerger un marché intérieur de la consommation, budgétairement et financièrement sain, offrant un environnement des affaires et des opportunités d’affaires attractives, et enfin ayant la capacité d’investir et de pénétrer les marchés étrangers. À partir de ces indicateurs, nous avons élaboré un classement du niveau d’émergence des 25 États africains qui enregistrent le PIB et le PIB par habitant les plus importants. Ce classement africain est mis constamment en relief avec 12 États considérés comme émergents au niveau mondial. Cela permettra de prendre conscience du chemin qu’il reste à parcourir ou bien au contraire, pour certains pays africains, des similitudes existantes.

UNE AFRIQUE ÉMERGENTE ?

Notre classement final n’est pas une surprise. Seule l’Afrique du Sud est de taille à rivaliser avec les émergents du reste du monde, apparaissant tout à la fois comme l’économie la plus solide, la plus attractive et la plus rayonnante. Les pays du Maghreb, tels que le Maroc, l’Égypte, la Tunisie sont également aspirants au statut d’émergent, mais offrent des performances légèrement en deçà de celles des néoémergents comme le Chili ou l’Argentine. Le Maroc offre une économie attractive et avancée en matière d’innovation, l’Égypte jouit d’une capacité de projection internationale importante, et la Tunisie compte une classe moyenne étendue. L’Algérie et le Nigeria suivent, juste devant deux États africains généralement considérés comme modèles, le Ghana et le Botswana, tous deux au septième rang des économies africaines émergentes. En revanche, des États d’Afrique australe fréquemment présentés comme des pays d’avenir restent en queue de peloton. La Zambie (13e), la Namibie (18e) et le Mozambique (20e) sont encore loin des canons internationaux d’émergence. Pourtant Business Week, dans son classement des 20 pays émergents dans le monde, avait recensé la Zambie et la Namibie, avec un optimisme fondé sur des indicateurs exclusivement financiers, à savoir le Price Earning Ratio, les liquidités disponibles et la volatilité de la monnaie. Cette vision purement bancaire de l’émergence s’avère quelque peu limitative et surtout trompeuse.

Il en est de même de l’Éthiopie que d’aucuns présentent comme un futur émergent aux côtés du Nigeria en vertu d’une forte expansion démographique accompagné d’une urbanisation accélérée, d’un potentiel de croissance élevé et d’une économie déjà diversifiée et industrielle. Cette vision résolument optimiste a été défendue lors du dernier forum de Davos en janvier 2013, au cours duquel l’économiste Laurence Daziano a proposé une nouvelle classification : BENIVM (Bangladesh, Éthiopie, Nigeria, Indonésie, Vietnam et Mexique). Cette classification a de quoi surprendre tant les économies du Nigeria et d’Éthiopie sont différentes, de même que leur niveau d’émergence. Par rapport aux critères précités, si l’Éthiopie enregistre le deuxième taux de croissance de production industrielle, derrière l’Angola, un taux de croissance du PIB soutenu, il n’a que le 24e taux d’urbanisation (17 % de la population). Le Rwanda, également qualifié de success-story ou de hub de services en devenir, accuse un retard considérable et arrive en dernière position dans notre classement, bien que le pays affiche une bonne santé financière. Le chemin vers l’émergence mondiale passe par l’amélioration d’un nombre non négligeable de tendances sur le continent africain. D’aucuns saluent l’amélioration des termes de l’échange en Afrique. Toutefois, pour heureuse qu’elle soit, cette amélioration tient à des facteurs qui échappent au continent. L’excédent commercial tient à la hausse des cours des matières premières couplée à la baisse du prix des produits importés d’Asie. Le jour où l’amélioration des termes de l’échange sera le fait d’une industrie africaine compétitive, d’exportations de produits transformés, l’enthousiasme sera de mise. Si les cours mondiaux des matières premières alimentent les caisses des banques centrales africaines, ces rentrées de devises ne sont bien souvent pas productives, et la dépendance à ces rentes est à l’origine d’une croissance erratique et fragile. À l’exception de l’Afrique du Sud, aucun pays africain n’a construit de modèle productif diversifié capable de créer de la richesse endogène, de façon indépendante des produits de rente. C’est donc toujours l’extraversion et la dépendance qui dominent.

Cela est appelé à durer si l’on en croit les avantages en nature dont jouit l’Afrique et que McKinsey liste consciencieusement : 40 % des matières premières stratégiques du monde, 10 % des réserves d’eau douce, 15 % des terres agricoles, 10 % des réserves pétrolières du monde, 40 % de l’or et jusqu’à 80 à 90 % du chrome et du platine. Preuve s’il en est de ce qui constitue aujourd’hui la valeur ajoutée du continent et qui va à contre-courant des discours prônant la diversification et l’industrialisation. Il y a au moins matière à espérer que ces rentes futures serviront à financer les gigantesques besoins en matière d’infrastructure de l’ordre de 1 000 milliards de dollars sur les dix prochaines années. Pour l’heure, seulement 19 % des routes sont pavées, et 70 % des populations rurales n’ont pas accès à l’ensemble du réseau en continu et restent soumises aux aléas climatiques.

L’avenir du continent dépendra également en grande partie de sa capacité à absorber une main-d’oeuvre de plus en plus nombreuse (plus importante que n’importe quel pays du monde en 2035) et toujours mieux formée. The Economist rappelait récemment que le taux de scolarisation dans le secondaire avait bondi de 48 % entre 2000 et 2008. Ce décalage entre l’offre et la demande sur le marché de l’emploi a été l’un des facteurs ayant alimenté le Printemps arabe. Aujourd’hui, si 33 % des travailleurs africains reçoivent une formation secondaire, ils sont en général sous-employés ensuite, et cette tendance risque de se renforcer. Ce défi est moins économique que social, et le continent doit le relever sous peine de connaître des événements semblables à ceux qui ont secoué le Maghreb.

DES OBSTACLES ENCORE NOMBREUX

Le bond en avant de l’Afrique est encore loin. Sans minimiser la croissance ni le potentiel du continent, les obstacles à surmonter sont encore innombrables. Les auteurs de The Fastest Billion, s’ils brillent par leur optimisme, ne manquent toutefois pas de reconnaître en conclusion de leur ouvrage que ce bond dépendra d’une bonne gouvernance, d’une démocratisation renforcée, de la stabilité politique, d’une demande continue de matières premières, d’une diversification de l’économie, des IDE, de la production énergétiques, de la bancarisation, du soutien aux PME, d’une amélioration des systèmes éducatifs, des transferts de technologie, d’une baisse de la corruption et de la construction d’infrastructures. En d’autres termes, il reste encore beaucoup de conditions…

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