Pour commencer AMB N°8

EMIRATES POWER
C’est une bataille emblématique de l’irruption sur la scène de nouveaux acteurs émergents. Les compagnies du Golfe, principalement Emirates, Qatar Airways et, dans une moindre mesure, Etihad cherchent à dominer le monde du transport aérien international. Une quasi-prise du pouvoir réalisée en moins de vingt ans. Au grand dam des « grandes maisons » américaines et européennes. La stratégie est limpide. Une position géographique idéale à mi-chemin entre Ouest et Est. Un accès facile au crédit, des coûts moins élevés, une productivité horaire nettement plus importante, des avions plus nombreux, modernes, un business plan qui intègre totalement l’aéroportuaire au coeur du produit. Sans parler d’un côté « skyfriendly », tout aussi sympathique que parfois déconcertant (what is Bordeaux ?). On l’a dit, les leaders traditionnels n’apprécient pas. Ils dénoncent les subventions déguisées, demandent à leurs gouvernements de restreindre les accords, les droits d’accès. L’affaire ne va pas de soi. Les limitations signeraient le retour à une forme de protectionnisme qui coûterait cher aux passagers et à l’immense industrie du voyage du tourisme. Sans parler du lobby des constructeurs (Airbus, Boeing) très sensible aux volumes des commandes du Golfe. Les compagnies américaines et européennes ont certainement des arguments à faire valoir en termes de pratiques loyales ou déloyales. Mais elles ont dominé le monde pendant des décennies, avant de faire face, toutes, à de vraies difficultés ou à des quasi-faillites, bénéficiant elles aussi de subventions plus ou moins directes. Depuis, le business model n’a pas été suffisamment remis en cause, ni l’offre, ni le service, ni les prix, ni la rigidité sociale. Sur le fond, c’est une question d’adaptation. Elles ont du mal, comme de nombreuses entreprises du premier monde, à faire face à la concurrence créative et sans complexe des entreprises performantes du monde émergent.

CHINA POWER
La Chine, devenue « première » puissance économique (par la taille et non pas par le revenu par habitant), cherche elle aussi à faire valoir sa nouvelle puissance. Au 31 mars 2015, date butoir fixée par Pékin, une quarantaine de pays, dont la France, la Grande-Bretagne, le Brésil et la Russie, avaient notifié leur intention de participer au lancement de la BAII, la fameuse Banque asiatique d’investissement dans l’infrastructure. Au grand dam de Washington. L’objectif de la BAII est officiellement d’inspirer un mouvement ambitieux d’hypercroissance régionale centré, évidemment, sur le dynamisme chinois. Tout en ouvrant des guichets à l’attention d’autres emprunteurs potentiels. La BAII, adossée à la formidable puissance financière de Beijing, permettrait surtout de remettre en cause un système international dont la gouvernance est largement contrôlée par les États-Unis : Banque mondiale, FMI, mais aussi les banques régionales de développement comme la Banque asiatique toujours dirigée par un Japonais. En clair, c’est le chantier de « la grande déconstruction de Bretton Woods » qui s’engage. Mais comme le souligne cet insider de la BAD (Banque africaine de développement), la question est plus vaste encore : « Le problème n’est pas que la Chine. Toutes nos institutions multilatérales doivent se réinventer. Elles ont de moins en moins de clients. Les États dits intermédiaires n’ont plus vraiment besoin de nos produits. » Reste évidemment le sort des PMA (sigle assez infamant), les pays les moins avancés, dont le sort est laissé à la merci d’une vague obole internationale.

ET LA SUITE…
À me lire, on pourrait croire que l’avenir s’annonce radieux pour les puissances émergentes. Évidemment, rien n’est écrit, rien n’est garanti. De nombreuses « puissances nouvelles » font face à des choix exogènes majeurs, baisse du baril, montée du dollar, fuite des capitaux, hausse de l’endettement, dévaluation… Les crises sont cycliques, les dernières remontent à la fin des années 1990. Les émergents resteront un moteur de la croissance mondiale, les acteurs d’un formidable bouleversement planétaire à long terme, mais les défis internes sont immenses. Un jour ou l’autre, la Chine, par exemple, sera confrontée à la redéfinition de son système de gouvernance. Enfin, une triste réalité se dessine : les pays les plus pauvres restent largement à l’écart de ces évolutions globales. Aucun mécanisme créatif, décisif n’existe, qui pourrait permettre une forme de décollage rapide.

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