« Chez nous, les mentalités sont encore à décoloniser »

Gervais Koffi Djondo

PRÉSIDENT DU CONSEIL D’ADMINISTRATION D’ASKY AIRLINES, PRÉSIDENT HONORAIRE D’ECOBANK

Entrepreneur, homme d’affaires, ex-ministre, ce patriarche à l’allure assez revêche a été à l’origine de nombreux projets révolutionnaires : Ecobank, Asky, la zone franche industrielle de la capitale togolaise… Il revient sans langue de bois sur son parcours. Et sur les conditions de la réussite.

À bientôt 78 ans, il est l’un de ces grands patrons à dimension panafricaine qui comptent sur le continent. Fils de grand commerçant, élevé à la dure, il passe pour un homme autoritaire. Ses rendezvous ressemblent un peu à des convocations et il reçoit chez lui, à Lomé, sans faire attendre son visiteur – prié de s’asseoir le long d’une cour rectangulaire, autour d’un plan d’eau bordé de verdure et parsemé de sculptures traditionnelles nigérianes, béninoises, togolaises, provenant de tout le golfe de Guinée. Ce « grand Monsieur » n’est pas tout à fait « parti de rien pour devenir un Rockefeller africain », comme le dit avec un respect mêlé d’affection l’un de ses amis proches. Il a en effet quelques diplômes en poche, puisqu’il a été formé à l’Institut des hautes études d’outre-mer (ancienne École d’administration de la France d’outre-mer intégrée plus tard à l’ENA), avant de suivre un cursus de droit social à l’université d’Assas (Paris II). À son retour au Togo, en 1964, on lui confie la direction de la Caisse d’allocations familiales (1964-1974). Il la transforme en Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) dès 1968, et est élu la même année président du Conseil économique et social (CES). Le jeune notable prend ensuite du grade dans le secteur privé : tout en travaillant comme PDG au Togo de la Société commerciale de l’Ouest africain (SCOA), une société multinationale d’import-export française (1974-1984) qui développe des supermarchés, il devient président de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) en 1976. Et s’attaque alors à son cheval de bataille : l’intégration sous-régionale. Il préside de 1978 à 1984 la Fédération des Chambres de commerce et d’industrie de l’Afrique de l’Ouest, qu’il a contribué à fonder.

Nommé ministre des Entreprises publiques et des privatisations (1984-1991), il ne se contente pas de mener le programme sous la supervision de la Banque mondiale. Ce visionnaire, qui ne peut se résumer à un simple élément du « système Eyadéma », même s’il en a fait partie, poursuit en parallèle deux grands chantiers qui contribuent à faire de Lomé une capitale de poids : il lance le groupe Ecobank en 1985, une banque à vocation panafricaine. Présent dans 36 pays, coté à Lagos, Accra et Abidjan, le groupe affiche en 2014 un bilan de 22 milliards de dollars, 10 millions de clients, 19 500 employés et 1 300 agences. En 1988, le ministre inaugure à Lomé la première Zone franche industrielle de transformation et d’exportation d’Afrique de l’Ouest – devenue depuis un modèle.

Président honoraire d’Ecobank depuis 2004, ce grand-père actif ne peut se résoudre à prendre sa retraite. Il a mis son grain de sel en 2013 dans la crise de gouvernance qui a secoué la société pendant deux ans. Son PDG ivoirien, Thierry Tanoh, a été limogé suite à des accusations de malversations – ce dont il se défend, obtenant ces derniers mois des dédommagements auprès des justices ivoirienne et togolaise. Gervais Koffi Djondo, du haut de sa stature morale de co-fondateur du groupe, a mis fin à la crise en exigeant en septembre 2013 sa démission du conseil d’administration. Chose faite un mois plus tard…

Entre 2005 et 2007, il fonde la Société de promotion d’une compagnie aérienne régionale (SPCAR). Son réseau et son influence lui assurent le soutien d’Ecobank, bien sûr, mais aussi d’autres opérateurs privés, ainsi que la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) et la Banque de développement et d’investissement de la Cedeao (BIDC). Quelque 50 millions de dollars, des capitaux à 100 % africains, pour mettre sur orbite en 2010 la compagnie aérienne panafricaine Asky Airlines, avec le partenaire technique Ethiopian Airlines (37 % du capital). Le tout, en veillant toujours à une stricte discipline parmi ses effectifs. Asky, bien consciente du peu de confiance qu’inspirent les compagnies aériennes africaines (parfois surnommées « Air Peut-Être »), insiste dans sa communication sur l’attention particulière qu’elle porte à la maintenance de ses appareils. Elle dessert depuis cinq ans sans incidents majeurs 22 destinations à travers l’Afrique avec sept avions. Imperturbable, Gervais Koffi Djondo, un patriarche du business ouest-africain qui s’est vu décerner de nombreux prix, revient sur son parcours et fait le bilan.

AMB : Où avez-vous grandi ?
J’ai grandi au Togo, dans ma région d’Aného, mais je n’ai pas eu une enfance comme tout le monde. Je suis fils unique et c’est mon père qui m’a élevé. Grand commerçant, il appartenait à la génération des Allemands qui ont colonisé le Togo. Il était très dur. Quand il prenait ses repas, je devais rester les bras croisés en face de la table, pour ramasser les choses qui tombent, apporter ceci ou cela. Quand le sommeil me prenait et que je somnolais, j’avais chaud ! Très chaud ! Sortir m’était interdit. Je ne quittais la maison que pour aller à l’école, où mon père m’accompagnait. Et le dimanche, j’allais à la messe avec lui. Il me tenait par la main et ne tolérait pas que je m’éloigne. Il ne voulait pas qu’on me jette des mauvais sorts…

Avez-vous été très protégé ?
Trop protégé.

Que pensez-vous du côté autoritaire du pouvoir dans certains pays, avec le respect dû au chef, mais aussi au père de famille ?
Faut-il gérer les entreprises de manière patriarcale ou se montrer plus souple face aux jeunes ? Sans vouloir entrer dans les discussions actuelles en Europe ou aux États-Unis sur les punitions et les fessées qu’il ne faudrait plus donner aux enfants, je pense que c’est une grave erreur de ne pas réprimander. Un enfant ne peut pas ne pas être puni : il doit savoir que s’il fait telle ou telle bêtise, il sera sanctionné. Il y a des règles. Cela étant, les entreprises africaines ne dirigent pas leurs affaires de manière patriarcale. Cela n’existe pas. On gère selon les règles en vigueur, dans le droit et en respectant le code du travail. La nouvelle génération de dirigeants est très compétente !

Combien de langues parlez-vous ?
Je ne suis pas à l’aise en anglais, je me fais assister. Je parle les deux langues togolaises, le mina, qui est ma langue, et l’éwé. Comme j’ai fait mon école primaire à Ouidah et le cycle secondaire à Cotonou, au Bénin, je maîtrise aussi le fon (parlé au Bénin voisin, NDLR) et un peu le yorouba (du Nigeria, NDLR).

À Paris, pendant vos études, étiez-vous membre de la Fédération des étudiants africains noirs de France (Féanf) ?
Oui, j’y étais. Nous avons manifesté en 1961 pour l’indépendance de l’Algérie, ce qui nous a valu d’être arrêtés par la police. J’ai passé deux jours au commissariat et quand j’en suis sorti, mon logeur m’a mis dehors !

Comment êtes-vous devenu, peu après votre retour au Togo dans les années 1960, le préfet de Lomé ?
Je n’étais pas destiné à être préfet, un poste pour lequel je n’ai pas reçu de formation. La façon dont la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) était gérée à la fin des années 1960 m’avait valu d’être remarqué par le président Eyadéma. J’avais installé une pointeuse, la première du pays, dans le secteur parapublic. Dans mes services, j’avais l’épouse du vice-président et des femmes de ministres. Pointer leur posait problème. On m’a interpellé à ce sujet. J’ai répondu que, moi-même, je pointais tous les jours. À l’époque, les militaires s’amusaient dans les entreprises, ils obligeaient les gens à recruter leurs maîtresses. Chez moi, non. Ces pratiques ne passaient pas et je l’ai clairement signifié en déclarant à ces messieurs : « Venez m’arrêter si vous voulez ». Eyadéma a entendu parler de moi. En 1969, il m’a appelé au camp militaire et m’a félicité. Il a décidé de faire de moi le préfet de Lomé pour mettre de l’ordre dans la ville.

Et vous avez accepté ?
Je ne pouvais pas faire autrement ! Avec Gnassingbé Eyadéma, on ne discutait pas !

Vous avez été plus tard ministre des Entreprises publiques et des Privatisations. Avez-vous eu l’impression de pouvoir apporter quelque chose dans ces fonctions ?
L’époque était au redressement des entreprises publiques, avec un programme mené par la Banque mondiale. J’ai eu à réorganiser ce secteur et à mettre en place des structures institutionnelles correctes. Je ne le regrette pas.

Est-ce souhaitable, quand on est homme d’affaires en Afrique de l’Ouest, de rester hors du champ politique ?
Il n’y a pas d’obligation pour quoi que soit. C’est une question de volonté individuelle. Certains sont intéressés par l’action politique, d’autres non.

Comment expliquez-vous votre discrétion et la méfiance vis-à-vis de la presse que partagent beaucoup de grands patrons africains ?
La communication a beaucoup évolué. Certains aiment ça. Pour moi, c’est le résultat qui compte. Un principe qui me vient de la rigueur de mon éducation.

En 1985, vous avez fondé le groupe Ecobank, qui est devenu une banque panafricaine d’envergure, la première du continent hors Afrique du Sud. Quelle était votre vision au moment de son lancement ?
J’ai d’abord créé, en 1978, une Fédération des chambres de commerce en Afrique de l’Ouest. J’étais président de la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) du Togo, et je regardais du côté des pays anglophones. Ils avaient une fédération qui regroupait le Nigeria, le Ghana, la Sierra Leone, la Gambie, etc. Avec les présidents des Chambres de commerce de Côte d’Ivoire et du Sénégal, nous avons adhéré à cette fédération, au sein de laquelle l’idée m’est venue de faire quelque chose pour soutenir les affaires africaines. D’où la création d’Ecobank, que nous avons lancée sur fonds propres avec mon ami nigérian Adeyemi Lawson (paix à son âme), qui était le président de la CCI du Nigeria, avant de mobiliser des actionnaires, parmi lesquels le groupe américain Citibank. L’Afrique est le plus vaste des continents. Nous devons nous retrouver et commencer par construire notre économie.

Quels ont été les obstacles à surmonter pour construire le réseau d’Ecobank ?
Les Africains ont été divisés par la colonisation, qui a créé des clans – anglophone et francophone. Il a fallu nous comprendre, avant de nous mettre ensemble. Nous avons beaucoup parlé. Certains pays nous ont soutenus tout de suite, d’autres non. Il était clair que dans certains pays, les intérêts français étaient tels qu’on leur avait dit de ne pas nous suivre, de ne pas croire en ce projet.

Dans quels pays était-ce ?
Je ne citerai pas de noms.

S’agit-il de la Côte d’Ivoire ?
Vous savez tout… Les intérêts financiers français représentent 99 % du marché en Côte d’Ivoire.

À quel niveau vous a-t-on mis des bâtons dans les roues, gouvernemental ou autre ?
Là où une puissance financière existe, elle a tous les autres niveaux en main.

Qu’est-ce qui vous a poussé à lancer Asky Airlines en 2007 ? Le constat d’une lacune à combler depuis la faillite d’Air Afrique ou l’envie de créer une nouvelle entreprise à dimension panafricaine ?
Les deux. La disparition d’Air Afrique a été une catastrophe pour l’économie régionale. Pour aller de Lomé à Niamey, il faut prendre la route et vous arrêter à Ouagadougou… Le besoin d’un service aérien existait. Les déplacements sont importants pour les échanges. J’ai bien étudié les causes de la disparition d’Air Afrique. Les sociétés publiques ne peuvent pas bien gérer ce type d’affaires. On ne peut pas délivrer un service sans penser au retour…

Que voulez-vous dire ?
Que l’État loue vos services sans vous payer !

Vous avez choisi de vous associer à Ethiopian Airlines pour construire Asky Airlines…
Nous avons vu tout le monde, mais Ethiopian Airlines dirige mieux ses affaires que SAA – surtout en ce moment.

Dans le golfe de Guinée, au Ghana, au Bénin, au Togo et au Nigeria, les mêmes peuples vivent au-delà des frontières… Cela aide-t-il à créer des entreprises à dimension panafricaine ?
Oui, cela va de soi. Cet ensemble inclut aussi une bonne partie du sud de la Côte d’Ivoire. Mais le problème de la division linguistique demeure. Je dois dire qu’une certaine mentalité africaine, surtout du côté des francophones, ne facilite pas le regroupement. On a l’impression que la décolonisation n’est pas terminée. Ailleurs, le rassemblement dans le domaine des finances et de l’économie ne pose aucun problème. Mais chez les francophones, le « moi » pose problème, avec le pavillon national, l’identité nationale. Avec trois ou six millions d’habitants et un petit territoire, on se pense indépendant…

S’agit-il à vos yeux de fausses républiques qui ne correspondent pas à ce que pourrait être un vrai pouvoir africain ?
Avant la colonisation, le pouvoir africain avait d’autres dimensions et couvrait de grands ensembles. La colonisation est passée par là, elle a nettoyé beaucoup de choses !

Vous évoquez une « capacité d’être ensemble » qui est spéciale à l’Afrique… Comment canaliser cette énergie dans le business ?
Les Africains sont d’un naturel convivial, ils se serrent les coudes, ils partagent, c’est tout de même un caractère qui peut nous réunir. Et puis, ils économisent par le biais des tontines. Vous trouvez partout sur le continent ce mode d’épargne, qui est surtout une manifestation de solidarité. Nous avons cette tradition…

Ecobank a-t-elle cherché, comme d’autres banques privées africaines l’ont fait ensuite, à s’adapter aux spécificités du marché local ?
Les pays sont trop petits pour se développer chacun dans leur coin. Ce n’est pas possible ! Cette division en petites parts de gâteaux que la colonisation nous a laissée correspond à la cause et aux besoins de l’ancien colonisateur. Nous devons connaître nos besoins et trouver nos méthodes pour avancer dans le monde. Ecobank invite à cela : c’est pourquoi nous sommes présents partout. Des entreprises se créent en tout lieu, il faut qu’elles se regroupent. Tenez, un exemple bête : les matières premières que nous fournissons au monde entier, c’est l’Europe qui en fixe les prix. Est-ce que vous trouvez cela normal ? Au marché, c’est le vendeur qui vous donne le montant de sa marchandise. Ce n’est pas vous qui venez en annonçant vos tarifs ! Qu’il s’agisse du café, du cacao ou du pétrole – toutes les valeurs de ces articles sont décidées ailleurs que dans les régions où ils sont produits. Il faut nous fédérer pour nous organiser face au monde.

De ce point de vue, le secteur privé africain a-t-il une longueur d’avance sur les hommes politiques ?
C’est très clair, nous avons deux horloges différentes ! Les décisions prises en conseil d’administration sont suivies d’effets dans les entreprises, ce qui n’est pas forcément le cas pour celles qui sont prises par les Assemblées nationales ou par décret. Un projet public peut attendre un an, deux ans ou dix ans avant de voir le jour – s’il le voit jamais…

Cette volonté que vous avez d’unir les forces africaines relève-t-elle d’un rêve panafricain propre à votre génération, qui a connu les Indépendances ?
Le président Kwame Nkrumah, du Ghana, est le premier à l’avoir évoqué. D’où la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), devenue ensuite l’Union africaine (UA). Nous observons tout ce qui se fait à ce niveau. La Libye se trouve sur le continent africain. La destruction de ce pays nous cause aujourd’hui tous les problèmes, toutes les misères… L’UA était là, avant l’intervention militaire des puissances étrangères. Qu’a-t-elle pu faire ? Qui a pu se manifester ? Malheureusement, nous sommes encore sous une certaine domination. Nous devons essayer de réussir dans le secteur privé. Ce n’est pas une question de génération, mais une vérité absolue qu’il est impossible de voiler. D’autres chefs d’État continuent à évoquer le panafricanisme. Il faut bien commencer quelque part. Des organisations régionales se mettent en place. Nous allons nous retrouver. C’est très important. Si chacun reste dans son coin à dire « je suis francophone » ou « je suis anglophone », on n’avancera pas !

Les structures sous-régionales en Afrique de l’Ouest ont une dimension politique importante, aussi bien du côté de la Cedeao que de l’UEMOA…
Franchement, l’Afrique de l’Ouest n’a pas besoin de deux organisations. Même la colonisation, avec l’Afrique occidentale française (AOF) et sa structure fédérale à Dakar, n’avait pas créé de tels doublons. Nous n’avons pas besoin de l’UEMOA ! La Cedeao représente une réalité authentique avec des Africains qui se retrouvent. L’UEMOA n’existe que pour deux raisons : nous parlons français et nous sommes liés par le franc CFA à un pacte duquel nous ne voulons pas sortir. C’est triste, d’en être toujours là. La souveraineté, l’indépendance, c’est la monnaie ! Le petit Rwanda a sa monnaie. Nous, non. C’est triste pour nous, il faut l’avouer !

Les élites politiques sont-elles responsables, puisque le franc CFA permet aussi de faire sortir des capitaux facilement pour acheter des biens immobiliers en France ?
Je ne veux pas aller sur ce terrain. Tout se voit et tout se sait ! La Cedeao est l’organe qui doit tous nous rassembler, hommes et femmes, pour résoudre nos problèmes de développement. Le reste ne va rien nous apporter.

Aucune école professionnelle n’existe en Afrique de l’Ouest pour les métiers techniques dont le marché a besoin. En tant qu’opérateur privé, passez-vous votre vie à pallier les déficiences de l’État ?
Bien sûr, sinon on n’avance pas ! Après les Indépendances, on a créé l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Qu’apporte-telle à l’Afrique francophone ? Nos responsables auraient dû penser à l’enseignement de l’anglais dès le primaire, pour nous permettre, au moins, de nous comprendre ! Nous aurions pu avoir aujourd’hui des générations qui parlent parfaitement la langue des affaires internationales.

Considérez-vous le Rwanda comme un modèle de développement ?
Je considère le Rwanda comme un bel exemple. Tous les responsables africains devraient y aller pour voir comment les choses se passent. J’y suis allé et je me suis trouvé en admiration devant ses dirigeants. Je le dis et je le pense. Dans ce pays, on parle anglais et français. Voilà l’intégration ! Tout devient tout de suite plus facile…

Les partenaires « émergents », Brésil, Inde, Chine, changentils la donne ?
Nous ne devons pas oublier d’où nous venons. Il nous manque un cadre qui permette de nous retrouver et de travailler tout de suite avec des nationaux. C’est un problème de compétence professionnelle, d’organisation.

Êtes-vous sensible à l’évolution positive, ces dernières années, des perceptions de l’Afrique chez ses partenaires « traditionnels », qui sont aussi les anciennes puissances coloniales ?
Parmi les choses qu’on ne comprend pas, il faut citer la fondation franco-africaine pour la croissance partagée qui a été lancée par Lionel Zinsou. Est-ce maintenant que la France se réveille ? Pour ça ? Ce n’est pas crédible ! C’est tout le problème des pays dits francophones ! Il existe un « gap » énorme dans le dynamisme avec les anglophones.

Quelles sont à votre avis les principales entraves au développement, à l’essor et l’émergence de l’Afrique aujourd’hui ?
Personne ne pourra faire les choses à notre place. Nous avons une mentalité négative. L’Africain est négatif. Quand il voit quelqu’un émerger à côté, cela le dérange. J’insiste aussi là-dessus : nous avons fait une faute que le monde entier a commise avant nous, en laissant les femmes derrière. Une grosse erreur ! D’autant plus que la femme africaine est un modèle à part…

Est-elle le pilier de vos sociétés ?
Absolument ! La femme africaine est travailleuse. Elle n’a pas le mauvais esprit dont je vous parlais à l’instant. Elle s’occupe proprement de son foyer et de son homme. Tout ce qu’on lui demande de faire, elle le fait très bien. Quand j’étais dans le négoce, nous avions créé une grande surface : nous sommes passés de 400 mètres carrés à 5 000 mètres carrés. J’observais les fraudes, les vols, les disparitions de marchandises. J’ai recruté des femmes pour faire les sorties de caisse. Au bout de trois à six mois, j’ai fait remarquer au personnel masculin qu’il n’y avait plus de fraudes. Je leur ai dit : « Pas un centime ne manque depuis que les filles sont là. » Il fallait voir leur tête. L’un d’entre eux a eu le culot de me dire : « Si nous volons, c’est à elles que nous donnons ensuite ! »

Quel est votre meilleur souvenir professionnel ?
Quand j’étais à la Caisse des allocations familiales en 1964, j’ai créé les accidents du travail. Je les ai rendus obligatoires. En 1968, j’ai mis en place la retraite obligatoire. En 1970, il fallait gérer les revenus, les placer dans des investissements rentables qui devaient être profitables au pays. J’ai beaucoup réfléchi et imaginé une résidence de logements pour les agents de l’État : la résidence du Bénin a été construite à Lomé sur 1 000 hectares, en 1971. Les responsables politiques ne comprenaient que je dédommage les gens délogés du terrain où nous avons construit. Au port de Lomé, l’État le faisait sans compensation. Nous avons fait de ce projet quelque chose de pas mal…

Si c’était à refaire, que feriez-vous différemment dans votre parcours ?
Je m’occuperais de moi-même. Je me suis trop consacré à mon travail et pas assez à ma famille. J’ai cinq enfants, ils ont tous fait des études. J’ai été sévère avec l’aîné. Quand j’ai appris qu’il n’avait pas eu son bac et qu’il sortait le soir avec des filles au lieu de travailler, je l’ai emmené au commissariat. Il y a passé sept jours. Aujourd’hui, mes petits-enfants me disent que j’ai été méchant avec leur père ! Mais c’était pour son bien.

Qui sont vos héros personnels ?
Kwame Nkrumah, Jomo Kenyatta, Patrice Lumumba…

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