« L’Afrique, notre nouveau Far West »

Sylvie Brunel

GÉOGRAPHE, ÉCONOMISTE ET ÉCRIVAINE FRANÇAISE

L’ancienne présidente de l’ONG Action contre la faim livre une analyse sans concession de l’émergence africaine. Faiblesse des institutions, démission des élites, inégalités croissantes, absence de politique agricole… Pour réussir, il faut d’abord réhabiliter les valeurs de solidarité et d’engagement.

Qu’en est-il de la pertinence d’un afro-optimisme qui vante le retour en force du continent ? Pourquoi l’agriculture est-elle le parent pauvre des politiques de développement économique ? Et que dire de l’échec des élites, incapables de penser l’avenir de leur pays en termes de solidarité nationale et de don de soi. C’est le centre de son propos qu’elle défend dans son dernier ouvrage, L’Afrique est-elle si bien partie ? (éd. Sciences humaines). Universitaire, diplômée du Centre de formation des journalistes, écrivaine et éleveuse de chevaux, cette mère de trois enfants, nés de son mariage avec l’ancien ministre français Éric Besson, a une longue expérience de l’Afrique grâce à ses engagements passés au sein de Médecins sans frontières et d’Action contre la faim. Son credo : mettre le paquet sur l’agriculture et réhabiliter les valeurs africaines de solidarité et d’engagement.

AMB : Vous êtes une spécialiste reconnue du développement du continent. Partagez-vous l’optimisme ambiant à son égard ?
Ce que l’on appelle aujourd’hui « l’afro-optimisme » me fait avant tout plaisir. J’ai effectivement travaillé pendant plus de dix-huit ans dans l’humanitaire et j’ai connu ce que l’on a appelé la « décennie du chaos », c’est-à-dire cette période qui a suivi la fin de la guerre froide où 35 pays africains sur 53 étaient confrontés à des conflits armés. À l’époque, le mot qui qualifiait l’Afrique était celui d’« échec », et l’obsession de l’Occident était alors de contenir d’éventuelles migrations massives. On y dépêchait des ONG sur place mais on agissait comme s’il n’y avait plus aucun miracle à espérer. En Europe, on considérait d’ailleurs que l’urgence était de soutenir l’ancien bloc de l’Est et, après la chute du Mur, on entendait souvent dire « plutôt Varsovie que Bangui » pour signifier que l’aide financière devait être redirigée vers les futurs adhérents de l’Union européenne. Aujourd’hui, il m’est donc agréable de constater que cette vision négative n’est plus de mise. D’autant plus que j’ai toujours clamé que l’Afrique bénéficiait d’un vrai potentiel de réussite et qu’elle était capable de connaître une croissance durable et soutenue.

Mais… car il y a bien un « mais » ?
J’insiste, la croissance est là et c’est une bonne nouvelle. Le problème est que ses lignes de faiblesse me semblent de nature à la compromettre à plus ou moins brève échéance. Et même si, à tout prendre, je préfère l’afro-optimisme à l’afro-pessimisme, il faut néanmoins rester très prudent… Il y a trois facteurs essentiels à garder en tête avant de proclamer la renaissance définitive de l’Afrique. Le premier concerne la jeunesse, surtout celle des grandes villes. Une grande partie d’entre elle vit dans la colère, la frustration et le désarroi. Non seulement elle est privée d’emplois et de perspectives mais, en plus, elle n’ignore pas comment vivent les privilégiés qui tirent leur épingle du jeu. Les réseaux sociaux, internet, les médias, tout cela fait que le jeune Africain est bien plus informé qu’il y a vingt ou trente ans. Il voit bien que, d’un côté, il y a des richesses et des possibilités et, de l’autre, il constate avec amertume que ce qu’on ne cesse de lui promettre ne se réalise pas. Le deuxième facteur concerne l’instabilité politique et sécuritaire qui ne cesse de miner le continent. Pour schématiser, on peut dire que ce dernier est traversé par une double diagonale de crise. L’une part de la Mauritanie pour aboutir en Somalie tandis que l’autre descend de l’Égypte vers l’Afrique équatoriale. Partout, on a affaire à des mouvements rebelles et violents qui minent les États et tendent même à se substituer à eux dans certaines régions. L’un des risques majeurs pour l’Afrique, c’est la jonction entre ces jeunes désemparés que je viens d’évoquer et la contestation armée. C’est un immense aléa que l’on ne peut minimiser.

Il y a aussi la structure même de l’économie africaine qui pose problème…
Oui. C’est le troisième facteur de faiblesse. La croissance dépend trop de la rente, qu’il s’agisse du pétrole ou des matières premières. Tant que leurs cours demeurent élevés, la progression du produit intérieur brut suit une courbe ascendante et les pays africains rivalisent avec les principaux émergents, du moins en termes de performances macroéconomiques. Mais, dans une conjoncture inverse, l’absence de diversification devient un handicap de taille et les tensions augmentent. De même, il ne suffit pas juste de bénéficier de la croissance. Il faut aussi être capable de réduire les inégalités. Dans l’analyse actuelle, il est nécessaire de mettre l’expérience africaine en perspective avec celle d’autres continents comme l’Amérique latine, où de nombreux pays ont su mettre en place des conditional cash transfer program, c’est-à-dire des politiques de redistribution d’argent en direction des catégories les plus défavorisées afin d’amortir le coût du libéralisme et de l’ouverture au marché.

Comment diversifier les économies quand la mondialisation impose les spécialisations de tel ou tel pays ?
Pour moi, de nombreux pays africains ont commis une erreur stratégique majeure. Au-delà des discours, ils n’ont pas vraiment misé sur le développement de l’agriculture. Ils n’ont pas suffisamment protégé leurs secteurs agricoles. Mondialisation ou pas, des pays comme les États- Unis ou le Brésil, sans oublier d’autres qui ne sont pourtant pas bien pourvus en terres arables, comme le Japon ou la Corée du Sud, ont à la fois de vraies politiques agricoles et sont farouchement nationalistes et protectionnistes en ce qui concerne ce secteur. En Afrique, on a encore beaucoup de mal à faire prendre conscience de l’importance de l’agriculture. Il fait vaincre les idées reçues, les images négatives, méprisantes. Il faut aussi faire saisir l’importance du « patriotisme » envers les produits locaux vis-à-vis de ce qui est importé. Sur le plan structurel, je dis souvent que l’agriculture africaine doit bénéficier des fameux « cinq P » : d’abord la paix, sans laquelle les paysans ne peuvent pas travailler et abandonnent leurs champs. Le prix ensuite, qui conditionne leur survie économique. En troisième lieu, il y a la protection que je viens d’évoquer, par rapport aux productions étrangères, notamment, mais aussi par rapport à d’autres choix d’investissements intérieurs. Cela nécessite le quatrième « P », autrement dit une politique délibérément pro-agriculture. En 2003, les chefs d’État réunis à Maputo s’étaient engagés à consacrer 10 % de leur budget à ce secteur. Ils n’ont été qu’une dizaine à tenir cet engagement… Vient, enfin, la propriété. En Afrique les régimes fonciers sont souvent flous. La propriété privée est rare, l’État détient beaucoup de terres arables qu’il n’exploite pas de manière optimale – ce qui peut l’inciter à les louer à des opérateurs étrangers comme ceux du Golfe ou même à les transformer en sites industriels. De façon générale, cette situation a des répercussions directes sur le manque d’investissements et sur le caractère encore archaïque de certaines productions. On ne peut mobiliser des capitaux, fussent-ils modestes, pour moderniser une installation agricole si on n’en possède pas la propriété ou si, à tout moment, elle peut vous être confisquée.

Quand on lit vos travaux, on se rend compte que l’agriculture est pour vous la priorité des priorités…
Oui, c’est même une urgence. Soyons clairs, le paysan africain est extrêmement courageux. Il a du mérite face à l’adversité. Il lui faut beaucoup de patience et une somme incroyable d’efforts pour arriver à sa récolte. Le problème, c’est qu’il n’est pas ou peu aidé. Il demeure le pauvre du continent alors qu’il pourrait en être la locomotive. Au début de ma carrière, j’ai été spécialiste des questions de sécurité alimentaire. C’est un sujet sur lequel j’ai beaucoup travaillé chez Médecins sans frontières puis chez Action contre la faim. C’est pour cela que j’estime qu’on n’a pas le droit de négliger les questions agricoles quand on aborde le débat sur l’Afrique. Les discussions actuelles sur la pertinence ou non de l’afro-optimisme ont tendance à oublier que ce continent reste avant tout rural. Sur un milliard d’habitants, 600 millions vivent encore à la campagne, ce n’est pas rien et cela relativise toutes les considérations sur l’émergence de grandes mégapoles où tout se jouerait.

Le paysan, avenir de l’Afrique alors ?
Oui. Hélas, c’est à chaque fois le grand perdant quelle que soit la conjoncture économique. En phase de croissance, il est la proie d’un nombre multiple d’intermédiaires qui ponctionnent ses revenus. À l’inverse, quand les cours chutent, il doit s’endetter, d’où l’émergence d’un phénomène de décapitalisation qui le pousse à quitter sa terre et à tenter sa chance en ville. De même, les conditions d’exercice du métier d’agriculteur ne sont pas dignes des enjeux. Un trop grand nombre de travailleurs de la terre continuent de la cultiver avec les méthodes de leurs grandsparents. Leurs outils sont anciens et l’énergie humaine est la seule dont ils disposent. Tout cela était très performant il y a plusieurs décennies, quand l’Afrique n’avait pas encore connu son grand boom démographique. Aujourd’hui, cela doit absolument changer. Les rendements agricoles continuent d’être bas, moins d’une tonne par hectare contre huit à dix tonnes ailleurs. C’est un potentiel qui est en train d’être gâché. L’Afrique peut être le grenier du monde pour peu que son agriculture soit modernisée et politiquement prise en charge.

Les grands plans de développement nationaux annoncés à grands frais parlent peu de l’agriculture…
Il le faudrait, ne serait-ce que pour poser la question de l’hydraulique. Toutes les civilisations qui se sont développées durablement sont celles qui ont appris à maîtriser l’eau. Les terres irriguées ne représentent que 5 % de la surface arable. Ce n’est pas assez, d’autant que le réchauffement climatique menace les basses latitudes du continent où l’agriculture dépend essentiellement des précipitations. J’insiste sur les qualités du paysan africain. Pour moi, il est capable de s’emparer de la modernité, de la technologie, mais il lui faut des moyens, des investissements, de la formation, en un mot, un effort national. Il faut aussi des filières qui aillent du champ à l’assiette. L’histoire montre que tous les pays qui ont développé une activité industrielle ont commencé par moderniser leur agriculture. C’est par la transformation que l’on crée un vrai marché intérieur, que l’on multiplie les emplois, que l’on donne du travail aux artisans et que l’on lutte contre l’exode rural. Bien sûr, les grands discours politiques reprennent ces questions mais, dans les faits, les projets sont rares. Il n’y en a que pour les infrastructures dont on se rend souvent compte qu’elles ne sont que de coûteux éléphants blancs…

Certes, mais les institutions internationales portent aussi leur part de responsabilité. N’auraient-elles pas pu faire de l’essor agricole une priorité ?
La question est délicate. Je pense qu’il ne faut pas succomber à la tentation d’accuser systématiquement l’extérieur. Bien sûr, les questions de la dette, de la réduction de l’aide ou de l’application des plans d’ajustement structurels obligent à critiquer le rôle des bailleurs de fonds. Mais la vérité, c’est que quand un chef d’État a un vrai dessein politique, il peut trouver les financements. Les institutions financières sont en quête de bons projets et un gouvernement qui annonce que la sécurité alimentaire est sa priorité sera forcément un interlocuteur privilégié. Aujourd’hui, quel est le chef d’État africain qui déclare qu’il veut que les agriculteurs de son pays soient respectés, aidés, formés et protégés ? Souvenez-vous des propos méprisants d’Abdoulaye Wade à propos du paysan de son pays qu’il a jugé « paresseux »… Ce n’est pas une solution de parler ainsi. Ce paysan se tue à la tâche. Or, il faudrait vraiment peu pour qu’il améliore ses rendements et que l’on passe d’une à trois tonnes l’hectare. Mais cela exige une volonté politique et un changement des mentalités.

Dans votre dernier livre, vous contestez l’argument de l’émergence d’une classe moyenne de 300 millions de consommateurs qui serait le socle d’une croissance durable.
Là aussi, il faut savoir de quoi on parle. Concernant le reste du monde, on parle d’une classe moyenne quand le revenu quotidien par personne est compris entre 10 et 20 dollars par jour. Pour l’Afrique, on est plus souple puisque le plancher est ramené à 2 dollars. Certes, si l’on fait des comparaisons selon la parité du pouvoir d’achat (PPA), ce n’est pas rien. Mais tout de même ! Une catégorie de la population qui ne gagne que 2 dollars par jour est précaire. Elle vit dans la peur du déclassement et, de surcroît, elle est susceptible de descendre dans la rue à tout moment, par exemple si l’on réduit les subventions aux denrées de première nécessité. Or, sur ces fameux 300 millions, près de 200 millions appartiennent à cette catégorie. Soyons donc prudents dans nos analyses même si ces consommateurs représentent des opportunités. Beaucoup d’opérateurs ont compris qu’ils avaient intérêt à vendre peu à beaucoup de gens plus ou moins pauvres que beaucoup à quelques personnes plus riches. Cela vaut pour le tabac, les brasseurs ou la téléphonie mobile. L’évolution de cette dernière nous apprend d’ailleurs beaucoup de choses. La consolidation en cours dans ce secteur montre que le marché est devenu mature et qu’on a touché les limites de son développement. En clair, il y a de moins en moins de nouveaux consommateurs à trouver…

Vous êtes aussi très critique à l’égard des élites africaines. Vous considérez qu’elles faillissent à leur mission de bâtir leur pays…
Le monde est entré dans une ère où c’est la réussite individuelle qui prime. Des discours qui exaltent l’effort pour la collectivité, le don de soi, sont déconsidérés. Les jeunes élites, qui passent par des écoles occidentales prestigieuses ou même dans les universités de leur pays, sont nourries au langage de la performance managériale. Un propos à la Thomas Sankara serait inaudible aujourd’hui, décalé. Les aînés se sont engagés dans les luttes pour l’indépendance, leurs fils ont essayé peu ou prou de bâtir de nouvelles institutions mais aujourd’hui le concept de solidarité nationale semble désuet. On dirait que l’Afrique n’a retenu du monde extérieur que le mauvais aspect. Elle pourrait nous apprendre beaucoup sur le plan social, sur les solidarités intergénérationnelles ou même sur des modes de vie frugaux, respectueux de la nature. À défaut, c’est l’appât du gain rapide qui prime. On va à la ville pour gagner plus, quitte à travailler dans l’informel.

Justement, l’informel est aussi décrit comme un signe de vitalité du continent…
Bien sûr, cela prouve que les calculs de richesse ne reflètent pas l’exacte situation. Mais attention, l’informel, c’est aussi la passerelle vers l’illégal et le dangereux. Le mécanicien qui fait des miracles, qui fait vivre des modèles automobiles que plus personne ne saurait réparer en Europe, c’est le bon côté. Par contre, le trafic de cigarettes, de faux médicaments voire, plus grave, de drogue ou d’êtres humains, c’est autre chose. Dans une conjoncture de crise, cela affaiblit encore plus des États déjà en proie aux contestations armées évoquées un peu plus haut. Les gouvernements africains devraient s’inspirer des exemples asiatiques pour mettre en place des stratégies destinées à faciliter le passage de l’informel au formel. Cela passe par une réforme profonde des administrations et l’acceptation, par les pouvoirs politiques, que les acteurs économiques ne sont pas là pour leur faire allégeance ou pour être ponctionnés par des systèmes fiscaux peu efficaces.

On a bien compris que votre optimisme concernant l’Afrique reste mesuré mais comment situez-vous ce continent à l’aune des relations internationales ?
C’est la dernière frontière… Après la période coloniale et celle où ce fut un terrain d’affrontement par procuration entre les États-Unis et l’ex-URSS, comme en Angola, c’est aujourd’hui le lieu géographique où l’on peut presque tout faire. L’Afrique, c’est le Far West pour de nombreux acteurs, qu’il s’agisse d’États, d’entreprises ou de simples individus. C’est l’endroit où l’on a la garantie que l’on peut réaliser de substantiels revenus sans avoir à être confronté à des législations sociales, environnementales ou même fiscales trop tatillonnes. Les plus cyniques, les plus rapides, y ont leur chance. Ce diagnostic est partagé par mes interlocuteurs sur place. J’en reviens aux élites et aux discours individualistes ambiants. L’Afrique a besoin de croire à ses propres valeurs. Elle a aussi besoin de mieux se protéger.

Ses diasporas qui vivent aux quatre coins du globe peuventelles l’y aider ?
Rappelons d’abord ce point essentiel : sans ses diasporas, l’Afrique serait aujourd’hui dans une situation dramatique. Ajoutons aussi que les transferts financiers des migrants sont plus importants que l’aide publique au développement. Des régions entières sont portées à bout de bras par des Africains installés en Occident ou ailleurs. Ces personnes sont un lien avec le reste du monde, elles véhiculent l’information, les savoir-faire, les idées novatrices. Elles favorisent l’ouverture, le métissage, la reconnaissance de l’autre. Mais, dans le même temps, elles sont confrontées à deux problèmes majeurs. Le premier, c’est que leur responsabilité financière à l’égard de leur communauté les empêche de jouer pleinement leur rôle dans leur pays d’adoption. Le second, plus important encore, est qu’elles confortent le miroir aux alouettes. Elles contribuent, même sans le vouloir, à renforcer l’envie de départ chez des milliers de personnes et cela alors que les conditions de passage de l’Afrique vers l’Europe n’ont jamais été aussi terribles et meurtrières. Cette situation n’est pas acceptable. Il s’agit de véritables mafias qui s’adonnent à un trafic humain en lien avec la prostitution ou le vol d’organes. Il faut avoir le courage de dire les choses telles qu’elles sont : c’est d’une traite moderne dont il s’agit et les élites africaines, par leur inaction, et les gouvernements qui semblent se satisfaire de cette situation, en sont les complices.

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