« Notre compagnie veut montrer la francité »

Frank Legré

DIRECTEUR GÉNÉRAL AFRIQUE D’AIR FRANCE-KLM

Travailler sur la montée en gamme des produits et améliorer le rendement des liaisons, tels sont les objectifs qu’il met en place depuis deux ans. Mais la firme doit aussi avancer sur l’intégration des cadres locaux formés en interne et renforcer ses positions dans un secteur très concurrentiel.

Pur produit maison, ce spécialiste du domaine aérien a rapidement gravi les échelons au sein du transporteur. DG Afrique depuis bientôt deux ans, il a en charge le déploiement de la nouvelle stratégie de la compagnie aérienne française dans les pays subsahariens.

AMB : Levons d’emblée le doute sur une rumeur qui circule en Afrique subsaharienne : c’est là que votre compagnie fait ses choux gras. Que répondez-vous ?
C’est peut-être ancré dans l’esprit de vos lecteurs, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Quand on regarde la rentabilité de nos réseaux, nous gagnons plus d’argent sur l’Amérique du Nord que sur l’Afrique. Cette dernière est bien sûr rentable pour nous. Mais il existe d’autres régions du monde où l’on fait plus de profits.

Quelle est la destination africaine la plus rentable ?
Difficile à dire. D’abord, parce que c’est extrêmement confidentiel… Et aussi parce qu’il existe des cycles, des bonnes et des mauvaises années, des pays rentables qui, brusquement, ne le sont plus. Prenez ce qui s’est passé il y a plus de cinq ans en Côte d’Ivoire, où nous avions été obligés d’interrompre notre exploitation quotidienne. Aujourd’hui, nous volons en Airbus A380 trois fois par semaine sur Abidjan. Il y a toujours des zones qui vont bien, et d’autres non. Ça s’équilibre. Et quand on continue à aller à Bangui en pleine crise, en Guinée Conakry de manière quotidienne malgré Ebola, ou au Mali pendant l’opération Serval, on n’y opère pas parce que ce sont des destinations super lucratives. Nous maintenons nos rotations parce que notre force, c’est la fidélité dans la desserte. Il faut vraiment un événement totalement exceptionnel pour que nous stoppions une destination. La rentabilité des lignes Afrique, d’une manière générale, est bonne. Pas excellent, mais bon. Et il fluctue en fonction de la situation politique et économique des États.

Avez-vous abandonné des vols en Afrique ?
On a définitivement arrêté le Liberia. Nous n’avions pas réussi à trouver le bon flux de trafic vers ce pays, que nous avons desservi à peine cinq ans. En revanche, nous avons juste suspendu la Sierra Leone à la demande du gouvernement français au mois d’août dernier. Mais c’est une région sur laquelle nous reviendrons. En règle générale, nous faisons tout pour maintenir les destinations. Air France a ouvert la plupart d’entre elles à la fin des années 1930 ou au début des années 1940. Ça fera 65 ans qu’on va au Burkina Faso. Et bientôt 80 ans au Sénégal. Il y a une vraie tradition de maintenir la desserte, de « faire passer la ligne », selon les mots de Mermoz.

Vous proposez des billets relativement onéreux sur l’Afrique en général. Pourquoi ?
Il faut d’abord considérer la structure tarifaire, qui n’est pas propre à l’Afrique. Ce qui est rare est cher. Si vous prenez au dernier moment l’ultime place en éco, le montant sera forcément élevé. Pareil si vous allez à Shanghai ou New York. Mais on a des billets à 380 000 FCFA au départ d’Abidjan, une somme très attractive, si on réserve plusieurs semaines à l’avance. Ensuite, la question est de savoir pourquoi je paye plus pour aller à Dakar plutôt qu’à New York. Parce que les coûts d’exploitation sont prohibitifs en Afrique. Le carburant est beaucoup plus coûteux. Environ 30 % en sus. Les mesures de sûreté entraînent également des charges supplémentaires, puisque dans la majorité des pays africains, nous procédons à un second contrôle après l’embarquement. Enfin, la plupart du temps, lorsque l’on atterrit en Afrique, on ne choisit pas la compagnie qui fait notre assistance, et on se retrouve face à une situation de monopole. Donc la négociation des tarifs est difficile. On paye globalement assez cher les frais de toucher. Et les clients le comprennent. Quand vous allez dans un hôtel d’une grande chaîne en Afrique, vous payez beaucoup plus que la même enseigne ailleurs dans le monde. Idem pour une location de voiture.

Est-ce qu’Air France n’a pas des coûts liés aux normes sociales françaises, plus élevés ?
Parce que sur l’Afrique, neuf fois sur dix, pour le même trajet, les autres compagnies sont moins chères. Si l’on offre le meilleur routing, un vol sans escale de Libreville ou Dakar jusqu’à Paris, ça vaut de l’argent. Si le produit est meilleur, il est logique que le prix soit plus élevé. C’est la règle pour toutes les compagnies. Il est vrai que nous n’avons certainement pas les mêmes coûts que la RAM ou Turkish Airlines. Tous nos pilotes et personnels de cabine sont basés en France, avec les charges sociales liées. On ne peut pas offrir les mêmes tarifs que certains de nos concurrents. Et ce n’est pas non plus notre volonté. Nous essayons d’offrir des conditions attractives dans le marché. Mais si un passager veut faire des économies, il trouvera probablement moins cher que nous.

Vous avez lancé le programme de formation L’Afrique a du talent qui a pour but d’intégrer davantage de cadres locaux dans vos équipes.
Tout à fait. C’est un dossier qui m’a tenu à coeur quand je suis arrivé. On s’est rendu compte que nous possédions peu de personnel d’encadrement africain en Afrique. On a encore beaucoup d’expatriés. Il faut que l’on sache détecter les talents parmi nos employés, identifier ceux qui ont du potentiel. Pour les amener vers une mobilité dans leur direction régionale ou ailleurs en Afrique. Ce programme Africa’s Got Talent a consisté à former douze employés qui ont été sélectionnés dans nos six directions régionales (Abidjan, Dakar, Libreville, Lagos, Johannesburg et Nairobi). Le programme s’est déroulé en quatre modules, à la fois en Afrique et aux sièges de Paris et Amsterdam. Nous leur avions confié un projet qu’ils vont venir défendre dans quelques semaines aux Pays- Bas. Le thème sur lequel on leur a demandé de réfléchir : comment Air France et KLM peuvent gagner le coeur des Africains. Cette opération est importante, car elle concerne l’encadrement africain de demain pour Air France et KLM. C’est une forme de promotion interne. Nous en avons une illustration réussie : Yaoundé dispose aujourd’hui d’une équipe totalement africaine, depuis la responsable commerciale jusqu’au chef d’escale. Et ça marche très bien.

Vous communiquez beaucoup sur la « french touch », avec des références à Versailles ou l’art de vivre à la française. Par ailleurs, votre dernier spot publicitaire, un peu hermétique, montre des jeunes gens dans les airs, sur des balançoires… Quel est le message que vous voulez passer ?
C’est une campagne mondiale, un positionnement global de la marque Air France, qui veut montrer la francité. C’est cela qu’on met en avant. Lorsque l’on prend notre compagnie, on se retrouve dans un univers français. Sa gastronomie, son art de vivre, etc. Quand on est dans une compagnie des émirats du Golfe, on ne trouve pas ce raffinement à la française. Voilà. Il y a des dorures, c’est un peu clinquant… Bref, ça n’a rien à voir. Je ne critique pas, mais c’est autre chose. Ce que personne ne peut nous copier, c’est que l’on est français et que l’on dessert Paris. L’idée, c’est aussi de montrer la Parisienne, version Dakar, version Japon ou autre. C’est une communication volontairement décalée. J’ai la conviction que la campagne d’affichage marche bien en Afrique. On dispose de beaucoup de visuels, et on peut sélectionner ceux qui parlent à nos clients.

Il existe une compagnie globalement agressive en ce moment, c’est Emirates. Avec un vrai hub à Dubaï. Qu’en pensez-vous ?
De manière générale, on a bien conscience que la compétition s’intensifie et on respecte tous nos concurrents. Les compagnies du Golfe, elles, sont plus agressives en Afrique du Sud et de l’Est, tout simplement parce que leur offre est moins adaptée à l’Afrique de l’Ouest. De plus, nous sommes un peu critiques sur l’expansion extrêmement rapide de ces compagnies, sur ces 140 A380 commandés… Vous avez entendu parler du rapport américain sur leurs 42 milliards de subventions… Donc, ce n’est peut-être pas le sujet ici, mais on n’est pas certains de jouer à armes égales contre eux. En attendant, Emirates est un rival que l’on respecte, tout en lui opposant d’excellents arguments en Afrique de l’Ouest. Air France et KLM proposent des vols décollant d’Afrique en général autour de minuit et arrivant à Charles de Gaule vers six heures, où l’on trouve toutes les correspondances. Difficile de faire mieux et plus court.

De nombreux Africains se détournent de Paris, et vont faire du shopping vers l’Est, à Dubaï ou en Chine.
On ne peut pas lutter contre les flux qui évoluent. C’est vrai que le trafic s’effectuait plutôt du Nord vers le Sud, entre l’Afrique et l’Europe. Aujourd’hui, il est beaucoup plus éclaté, notam- ment vers l’Asie. Sur ces axes-là, il est juste que l’on pèse moins. Mais la concurrence est aussi féroce entre les compagnies du Golfe, entre Turkish, Ethiopian, Kenya…

Roissy reste un hub central pour vous, mais d’autres se développent, comme Casa avec la RAM ou Addis avec Ethiopian.
On ne va parler trop de la concurrence, mais les compagnies que vous citez ont un autre positionnement. Elles ont des vols qui partent très tôt le matin, où les passagers perdent la matinée, avec une correspondance longue. C’est un produit différent qui trouve un autre type de clientèle. Nous, nous restons sur le meilleur rapport qualitéprix et la montée en gamme de nos produits. De gros efforts ont été faits à Roissy, où le salon La Première a reçu un Award de Skytrax et les clients sont extrêmement satisfaits du service fourni et de l’accueil en limousine. Et quand on arrive de la zone Shengen vers les longs courriers, dorénavant, on n’a plus besoin de repasser le contrôle des bagages à main. Un grand corridor passe du terminal F au E. ADP aussi a fait de gros progrès, au terminal M avec une galerie de boutiques très attractives.

Que pensez-vous de la compagnie congolaise Ecair, qui grignote un peu vos plates-bandes au Congo ?
Ils étaient sur Pointe-Noire et Brazzaville en direct sur Paris, mais ils se sont repositionnés uniquement sur la capitale, avec un vol quotidien. Je voudrais dire qu’il est légitime que les pays africains aient leur compagnie aérienne. Ce qui me choque, ce sont les compagnies extérieures au continent qui viennent de manière opportuniste prendre le trafic intra-africain. L’ambition d’Ecair est tout à fait respectable Et quand on étudie la répartition des parts de marché, on se rend compte que nous ne sommes pas touchés. Et que ce sont les compagnies qui offrent des itinéraires indirects qui perdent des parts de marché. Et quand on regarde la desserte entre Paris et Brazzaville, on se rend compte qu’Ecair, bien sûr, en a remportées, mais qu’Air France continue aussi à gagner des parts de marché.

Vos nouveaux équipements « Best » ont révolutionné les cabines de vos longs courriers. Notamment la Business. Pourquoi ce relooking ? Et quelle est la classe qui marche le mieux sur l’Afrique ?
Cette montée en gamme répond à notre volonté d’offrir les meilleurs produits à nos clients africains. Parfois on entend : « Lorsque je vais à New York, j’ai l’impression que c’est mieux que sur les lignes africaines »… Alors que nous mettons un point d’honneur à assurer le même niveau de service sur l’ensemble de notre réseau long courrier à durée de vol équivalente. Les quatre villes du monde où l’on a tenu à présenter ces nouveaux produits, c’est Paris, Shanghai, New York et Libreville. Le 7 avril, le premier vol « Best » s’est envolé vers Douala et Malabo avec ses nouvelles classes Business, Premium Economy et Economy. Bien sûr, la cabine Business est primordiale pour Air France mais nous avons aussi largement investi dans de nouveaux fauteuils et écrans pour les cabines Premium Economy et Economy. En mai, ce sera au tour de Yaoundé et Bangui… Puis Libreville au mois de septembre. Bien sûr la cabine Business est très rentable pour Air France. Mais on a aussi refait les cabines Premium, et les fauteuils éco sont plus confortables, avec de nouveaux écrans. Lorsque l’on regarde le nombre de nos clients transportés, la majorité voyage encore en classe économique.

Reparlons de la grève des pilotes qui a beaucoup secoué votre clientèle. On garde l’image d’une compagnie difficilement réformable…
On s’appelle Air France. Notre nom comporte le mot France. Donc, on est aussi des Français. Et si notre peuple a été révolutionnaire à un moment, il ne l’est plus forcément… Air France n’est pas la seule entreprise concernée. Je ne sais pas s’il y a beaucoup de salariés dans l’Hexagone qui ne rechigneraient pas si l’on revoyait certains de leurs acquis. Le transport aérien européen doit s’adapter à de nouvelles donnes. Il y a eu des grèves à répétition en Allemagne dans le secteur, même si on en a moins parlé. On sort d’un plan de transformation qui s’appelait Transform 2015, pour entrer dans un nouveau, Perform 2020, qui se concrétisera dans les prochains mois. Cette grève n’était pas un épisode agréable à vivre et on est tous un peu désolés de ce qui s’est passé. Mais je ne crois pas que l’on puisse dire qu’on est irréformables.

Vous disiez qu’Air France maintient la plupart de ses lignes dans les pays en guerre et lorsque l’armée française est engagée. Est-ce une mission « patriote », plus ou moins demandée par la France ?
Fort heureusement l’armée française a ses propres avions. Non, le point essentiel, c’est le maintien de la desserte dans des conditions de sécurité pour autant qu’on puisse le faire. J’ai rencontré les autorités militaires et diplomatiques françaises à Bangui l’année dernière, qui m’ont bien fait comprendre que cet avion qui assure la ligne Paris-Bangui le mardi est très précieux pour eux. C’est le ravitaillement, leur seul lien avec l’Europe… Donc premièrement, c’est important pour nous de maintenir ce lien entre les pays africains, la France, l’Europe et le reste du monde. Et deuxièmement, on sait que nos clients comptent sur nous.

Nous vivons une montée du terrorisme. Qu’est-ce que ça a changé dans votre organisation ?
Notre direction de la sûreté est très vigilante sur ce qui se passe en Afrique et adapte les mesures de sécurité escale par escale, en fonction des situations. À tous les niveaux, sur le contrôle des bagages, comme le contrôle documentaire.

Le virus Ebola n’est toujours pas éradiqué. Quelles mesures particulières avez-vous prises ?
Au départ de Conakry par exemple, on doit s’assurer que les contrôles sanitaires effectués par les autorités guinéennes, avec l’aide du corps médical français ou du CDC (centre de contrôle et de prévention des maladies) américain, sont efficaces. Aucun passager avec de la fièvre ou des antécédents ne doit embarquer dans nos avions.

Et si une caméra thermique est en panne, comme je l’ai vu dans une capitale africaine, vous n’embarquez pas ?
Non, nous n’embarquons pas. En fait, il y a les caméras thermiques, mais aussi des thermo-portatifs flash qui fonctionnent très bien. C’est nous qui avons aidé les Guinéens et les Sierra-Léonais à acheter leurs caméras. Quand l’épidémie avait pris de l’importance, c’était une question vitale pour la poursuite de notre exploitation. Nous continuons notre desserte sur Conakry, tout en restant très vigilants sur ces questions-là.

Pourquoi vos salons en Afrique sont-ils pour la plupart gérés localement, avec plus ou moins de bonheur ?
Je vais vous répondre par une question : estce que vous croyez qu’on a le choix ? La réponse est non. Pour des raisons de place, souvent, mais surtout parce qu’il existe la plupart du temps un certain monopole local des activités… Chaque fois que nous le pouvons, on améliore le salon. On a refait complètement celui de Lagos il y a un an et demi. Nous sommes en train de rénover totalement celui de Joburg, où nous offrirons une belle qualité de service avec notre prestataire Slow. Enfin, Douala, où nous avons aussi la chance d’avoir notre propre local, est en cours de rénovation.

Vous êtes DG Afrique depuis bientôt deux ans. Quel est votre meilleur et votre pire souvenir ?
Des meilleurs souvenirs… J’en ai plein. Mais s’il en faut un, je dirais l’arrivée du A380 à Abidjan fin janvier 2014 aux côtés de la première dame de Côte d’Ivoire, avec le Premier ministre qui nous attendait à l’arrivée. Un vol formidable, avec l’excitation de faire atterrir cet avion pour la première fois en Afrique de l’Ouest. Le pire ? Bon, il n’y a pas vraiment de pire souvenir. Disons que parfois, on gère beaucoup de crises…

Précisez, précisez…
Je ne peux pas le dire ! On gère beaucoup de mini-crises. Sur la desserte, le blocage d’un aéroport, les problèmes de police, de fouilles, etc. Des soucis qui, avec plus d’anticipation, pourraient être mieux résolus de part et d’autre. Il faut qu’on dialogue mieux.

Bon, il était où ce pire souvenir ?
En Afrique de l’Ouest.

Et votre destination africaine préférée ?
J’aime beaucoup Dakar, sa corniche, la mer, les îles autour, son climat. Mais je garde aussi d’excellents souvenirs à Bangui, par exemple. Êtes-vous allée sur les bords de l’Oubangui Chari, face à la RD Congo, là où il y a l’ancien Sofitel devant ces rapides entre les rochers ? Au bout, il y a un kiosque où l’on prend un verre au milieu du fleuve, dans une tranquillité incroyable. C’est tellement beau qu’on a envie d’y rester.

Un souhait pour les mois à venir ?
Beaucoup de pays souffrent de la baisse des prix du pétrole et il faudrait que les équilibres se rétablissent pour que tout le monde puisse y retrouver son compte. Parce qu’il y a quand même un petit trou d’air dans l’économie africaine… Avec des traumatismes difficiles à absorber cette année.

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