L’Angola au pied du mur

C’est comme si la morosité européenne avait gagné le continent africain. Depuis le début de l’année, il règne un étrange climat en Angola. Le pays, deuxième producteur de pétrole d’Afrique, est en crise. Avec la chute récente du cours de l’or noir, il a vu ses revenus s’effondrer. « L’année 2015 va être difficile sur le plan économique, a averti le président angolais, José Eduardo dos Santos, dans son message de nouvelle année. Certaines dépenses publiques devront être réduites, [...] des projets vont être reportés et la discipline budgétaire de l’État va être renforcée. » Ce discours d’austérité tranche avec l’habituelle prodigalité de Luanda. Depuis plus d’une décennie, le pays affiche parmi les plus forts QIAN YI/XINHUA-REA taux de croissance du continent, portée par un marché mondial du pétrole haussier. Mais cet âge d’or semble révolu : la montée en puissance des États-Unis comme producteur de pétrole de schiste et le refus de l’Opep de réduire sa production créent une abondance d’or noir et, mécaniquement, une baisse de son prix. L’Angola doit maintenant apprendre à vivre avec un baril avoisinant les 50 dollars contre plus de 100 dollars il y a seulement quelques mois. Pour un pays aussi dépendant du pétrole que lui, cela n’appelle pas seulement quelques sacrifices mais bien une révolution.

COUPES BUDGÉTAIRES

« Imaginez que, soudainement, vous perdez la moitié de vos revenus, ça fait mal », résume un chef d’entreprise étranger installé en Angola depuis plusieurs années. Le pays, qui produit près d’1,7 million de barils par jour, tire la majorité de ses revenus de l’or noir : ce dernier assure 75 % de ses recettes fiscales et plus de 90 % de ses exportations. Lorsque le prix du baril est élevé, l’argent afflue. Mais lorsqu’il chute, c’est la disette. La preuve, le budget 2015 était tout juste adopté qu’il a fallu le revoir. Élaboré à l’automne 2014 sur la base d’un prix du baril à 81 dollars, il se montait à 72 milliards de dollars. Dans sa nouvelle version, avec un baril à 40 dollars, il s’est réduit à 54 milliards, soit une baisse de 25 %. « Les investissements dans le secteur pétrolier vont ralentir, explique Alex Vines, spécialiste de l’Angola à l’Institut Chatham House. Les projets d’exploration dans les eaux ultra-profondes et pré-salifères [les plus coûteux, ndlr] vont être particulièrement touchés, ce qui est problématique pour la constitution des réserves du pays. » L’État va aussi tailler dans ses dépenses courantes, diminuant le budget des administrations, qui sont les principaux employeurs du pays. « Les services sociaux, dont on connaît déjà la faiblesse, vont encore diminuer et leur qualité va se dégrader », prévoit Elias Isaac, le directeur de l’ONG Open Society.
Mais les difficultés se sont fait sentir avant même les coupes budgétaires. Moins de revenus signifie moins de dollars en circulation. « Cela fait des semaines que l’on ne peut quasiment plus en retirer au guichet, quant aux transferts vers l’étranger, ils sont tout simplement à l’arrêt », se désole une jeune Angolaise, salariée d’une société pharmaceutique européenne. Conséquence, la monnaie nationale, le kwanza, ne cesse de se dévaluer. Selon le taux de change officiel, elle a perdu 7 % de sa valeur depuis septembre 2014. Sur le marché informel, auprès des vendeuses dans la rue, la chute est vertigineuse, jusqu’à 50 % : un dollar s’échange désormais contre 150 kwanzas, contre moins de 100 il y a quelques mois. « Tous les prix ont augmenté, résume Maria, femme de ménage et mère de quatre enfants. Pour certains produits comme le riz, ils ont doublé. La situation est vraiment difficile. » Une même crainte hante tous les esprits : revivre l’épisode douloureux qui a suivi la crise financière mondiale de 2008. À l’époque, les chantiers de construction s’étaient arrêtés, l’État avait accumulé 7 milliards de dollars d’arriérés, les licenciements et les restrictions de crédit s’étaient multipliés. Cette paralysie de l’économie avait provoqué un accroissement du chômage et de la pauvreté. Pour Carlos Rosado, le directeur de l’hebdomadaire économique Expansao, il ne fait aucun doute qu’un scénario similaire attend les Angolais. « La seule chose que l’on ignore encore, c’est l’intensité de la crise », souligne le journaliste. Autrement dit, dans quelle mesure l’exécutif angolais parviendra-t-il à en limiter les dégâts ?

APPEL À L’UNITÉ NATIONALE

Jusqu’à présent, l’équipe du président José Eduardo dos Santos, au pouvoir depuis plus de trente-cinq ans, a tout fait pour éviter un vent de panique. Le nouveau gouverneur de la Banque centrale, José Pedro de Morais, a assuré que les fondamentaux macroéconomiques du pays restaient « solides et sous contrôle ». Son institution effectue des injections hebdomadaires de dollars pour contrer la pénurie actuelle. Le ministre des Finances, Armando Manuel, a garanti que les moyens de la lutte contre la pauvreté seraient sanctuarisés, « les dépenses sociales représentant un tiers du budget révisé ». Autre signe fort, le président angolais a convoqué le Conseil de la République, un organe réunissant tous les secteurs de la société (justice, monde de l’entreprise, partis politiques), afin de discuter des mesures à adopter. « Nous sommes ici parce que tous les Angolais doivent affronter la situation ensemble et je suis convaincu que nous allons la surmonter avec succès ! », a ainsi déclaré José Eduardo dos Santos dans un appel à l’unité nationale pour faire face à l’adversité. « Un adage dit qu’on réfléchit mieux à deux que tout seul », a-t-il ajouté, jouant la carte de l’ouverture quand, en temps normal, toute opinion divergente est considérée comme un affront. Pour compléter ce dispositif, le pays a fait appel au géant américain Goldman Sachs et à la banque espagnole BBVA pour organiser son refinancement. Il a aussi obtenu un emprunt d’un milliard de dollars auprès de la Banque mondiale et serait en pourparlers avec le Fonds monétaire international (FMI). Le président angolais devrait enfin se rendre en Chine en mars pour renégocier ses échéances avec Pékin.

DES RÉFORMES INADÉQUATES

Tous ces efforts n’ont cependant pas réussi à cacher plusieurs ratés. En pleine tempête, mijanvier, la présidence a changé le gouverneur de la Banque centrale, ce qui a ajouté de l’instabilité à une situation déjà tendue. Le gouverneur sortant, José de Lima Massano, a été remplacé par José Pedro de Morais, un ancien ministre des Finances très respecté mais également soupçonné de corruption. Dans le même temps, une guerre s’est ouverte entre les banques commerciales et la Banque centrale angolaise. Réagissant au problème de liquidité, les premières ont rapidement mis en place des restrictions financières qui ont été fermement – mais vainement – condamnées par la seconde. De quoi accroître davantage la confusion ambiante. Sans compter que plusieurs réformes, lancées avant la crise et maintenues par l’exécutif, viennent aggraver la situation. Le gouvernement a notamment augmenté les droits de douane sur les importations et imposé des quotas sur certains produits. La mesure, censée encourager la diversification de l’économie en phase de croissance, alimente l’inflation en période de vaches maigres. Un autre point fait polémique, la récente baisse des subventions aux carburants. Grand producteur de brut, l’Angola ne dispose pas des capacités pour le raffiner et importe donc les produits dérivés, qu’il subventionne ensuite pour en assurer un prix bas. En taillant dans cette dépense colossale, de plus de 4 milliards de dollars par an, l’État fait des économies considérables. Mais il renchérit le coût du transport, ce qui pénalise en premier lieu les plus pauvres. Pour l’opposition angolaise, ces difficultés révèlent surtout l’ampleur de la mauvaise gouvernance. « La prétendue crise actuelle n’est rien d’autre qu’un problème de trésorerie que le pays a largement les moyens de résoudre », affirme Fernando Heitor, professeur d’économie et député du principal parti d’opposition, l’Unita. « Nous disposons d’importantes réserves de change, le niveau de notre dette publique est confortable, car autour de 45 % du PIB, et nous avons le fonds souverain », met en avant l’universitaire.

ASSAINISSEMENT DES COMPTES

Après l’expérience traumatisante de 2008- 2009, l’Angola a engagé, en collaboration avec le FMI, d’importantes réformes pour assainir ses comptes. À l’automne 2012, Luanda a ainsi créé un fonds souverain de 5 milliards de dollars, issus des recettes du pétrole, afin de les faire fructifier. En parallèle, les réserves de change se sont consolidées pour atteindre plus de 34 milliards de dollars. Pendant toute cette période, le budget angolais était en effet calculé sur la base d’un prix du pétrole inférieur à celui du marché, ce qui permettait de dégager des surplus considérables. Alors, où est cet argent ? « C’est la question que tout le monde se pose. Personne n’est capable d’y répondre, déplore Justino Pinto de Andrade, économiste et membre d’un petit parti d’opposition. On ne sait pas si les fonds ont déjà été dépensés ni même si ces réserves ont réellement été constituées. » Pour beaucoup, il ne fait nul doute que ce pactole a servi à alimenter la corruption, que ce soit à travers la réalisation de grands contrats donnant lieu à des commissions ou par la distribution de faveurs au sein de l’élite angolaise. L’annonce en 2009 par José Eduardo dos Santos d’une tolérance zéro vis-à-vis de la corruption n’a pas empêché le pays de rester dans le bas du classement de l’ONG Transparency International sur la bonne gouvernance, à la 161e place sur 175 en 2014.
Au-delà de la question de la transparence, la crise met en lumière les faiblesses du régime angolais : son incapacité à diversifier l’économie et son impuissance à transformer la croissance en développement. Lors des dernières élections générales de 2012, le parti de José Eduardo dos Santos a été réélu sur la promesse d’améliorer les conditions de vie de la population, l’accès à l’eau et à l’électricité mais aussi à la santé, à l’éducation et à l’emploi. Un slogan qui parle à une population dont plus de la moitié vit avec moins de deux dollars par jour. Or, si les progrès sociaux, qui nécessitent d’importants investissements, ne sont pas intervenus pendant la période faste, ils seront bien difficiles à réaliser dans un contexte d’austérité. « Les mouvements revendicatifs de jeunes, qui existent déjà depuis 2011, vont se multiplier avec des conséquences imprévisibles, avance le professeur de journalisme et analyste politique, Celso Malavoloneke. Sur le plan économique, le pays est certes mieux préparé à faire face à une crise qu’en 2008. Mais la situation sociale est plus dangereuse que par le passé car les attentes des citoyens ont augmenté. » Conscient de ce risque, l’exécutif rappelle sans cesse le chemin parcouru depuis la fin de la guerre en 2002. Il présente avec fierté la formidable reconstruction des infrastructures menée. « Certains demandent régulièrement, et souvent en faisant preuve de mauvaise foi, où est passé notre argent ? La réponse est visible. Une partie de la réponse est là, dans ce nouveau chemin de fer entre Lobito et Luau », a lancé le ministre des Transports, Augusto Tomás, mi-février, lors de la réouverture du réseau ferré angolais après des années de travaux et des milliards de dollars d’investissements.

UN GOUVERNEMENT PLÉTHORIQUE

Malgré tout, l’Angola est aujourd’hui au pied du mur. Le pays n’a pas d’autre choix que de se réformer : investir dans l’agriculture, l’éducation et la santé au lieu de se concentrer sur le pétrole et les diamants, favoriser les projets locaux et de petite taille à la place de programmes nationaux et centralisés, récompenser la compétence et l’initiative plus que le réseau ou l’obéissance. « La chute du prix du pétrole pourrait être une bonne nouvelle parce qu’elle obligerait le gouvernement de José Eduardo dos Santos à s’attaquer à la corruption institutionnelle, au gaspillage et à la mauvaise gestion des fonds publics tout autant qu’à la diversification de l’économie », veut croire le journaliste et activiste anti-corruption Rafael Marques. Reste que la tâche promet d’être difficile tant les mauvaises habitudes sont profondément ancrées. Les efforts pour faire des économies n’ont, par exemple, pas concerné le gouvernement angolais qui reste pléthorique avec 33 ministres et 55 secrétaires d’État, sans oublier un cabinet parallèle d’une quinzaine de personnes au sein même de la présidence. « Selon une estimation conservatrice, ce gouvernement central coûte, seulement en salaires et autres rétributions officielles, plus de 30 millions de dollars par an », pointe Rafael Marques, qui dénonce également les mirobolantes dépenses en communication et conseil de la présidence. Changer de train de vie et de façon de gouverner, c’est le défi qui attend l’exécutif angolais. Pour Paula Roque, spécialiste de l’Afrique australe à l’ONG International Crisis Group, il ne pourra réussir sans opérer également une transformation sur le plan politique. « Pour sortir grandi de cette crise, le pouvoir ne doit pas écouter son instinct, c’est-à-dire accroître la répression, mais au contraire faire preuve d’ouverture démocratique, sous peine de provoquer des conséquences dramatiques. »

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