Cap sur une stratégie d’expansion

Cap sur une stratégie d’expansion

Avec des populations faiblement bancarisées et des économies en croissance, le continent fait figure de nouvel horizon à investir. Malgré les contraintes du marché, les enseignes, en particulier locales, s’étendent tous azimuts en utilisant aussi bien l’arsenal traditionnel que les pratiques les plus innovantes.

Même The Economist s’y est mis. Dans son édition du 2 mars 2013, l’hebdomadaire britannique, que l’on a connu plus « afropessimiste », vante le potentiel d’« un continent plein d’espoir » qui a fait « d’énormes progrès » en dix années et dont « les dix prochaines seront encore meilleures ». Comme d’autres avant lui, le magazine fait de l’Afrique la « dernière frontière bancaire ». Alors que les économies des pays industrialisés sont en récession, celles du continent restent en croissance. La matière première indispensable au développement de l’industrie bancaire est donc là : des entreprises créatrices de richesse et des populations de plus en plus consommatrices. Les opportunités sont d’autant plus grandes, du côté de ces dernières, qu’elles sont très peu bancarisées (voir tableau p. 136). Dans ce contexte, le total de bilan cumulé des 200 premières banques africaines a plus que doublé depuis 2005, atteignant 1 368 milliards de dollars en 2011, d’après le classement annuel de l’hebdomadaire Jeune Afrique. Leur produit net dépasse quant à lui les 53 milliards de dollars, contre 22 milliards six ans plus tôt.

Mais l’environnement n’est pas facile. Une bonne partie des clients à bancariser n’est pas la plus solvable, que cela soit du côté des particuliers ou des PME, qui composent 90 % du parc d’entreprises africain. Il faut donc inventer des moyens pour aller à leur rencontre, car les agences coûtent cher et ne sont rentables qu’à partir d’un certain niveau de revenu des clients difficilement atteint dans la plupart des pays africains. Cela explique qu’Attijariwafa Bank, dont l’Afrique est une priorité, ait ouvert 530 agences en 2012, dont 478 sur son marché marocain et seulement 52 à l’international. Dans ces conditions, et pour remplir leur rôle de gestionnaire des moyens de paiement, les institutions financières doivent innover. Toujours numéro 1 dans ce domaine, les autorités kényanes, qui ont contribué à généraliser le mobile banking depuis 2007, encouragent désormais l’agency banking pour aller chercher les clients à peu de frais. Ce système, également développé en Afrique du Sud, permet aux banques de délivrer certains services par le biais de commerces de proximité plutôt qu’à travers leurs propres agences. Grâce à de telles pratiques, 42,3 % des Kényans disposent d’un compte dans une institution financière formelle, selon les données de la Banque mondiale, contre 24,1 % en Afrique subsaharienne.

L’autre rôle crucial des banques est de faciliter le financement des économies en transformant une partie des ressources collectées en crédit, de préférence à long terme. Chaque année, ces établissements annoncent augmenter le nombre de prêts aux entreprises et assurent faire de ce secteur l’un de leurs leviers de croissance. Mais cela reste insuffisant. À tel point que le débat sur la nécessité de créer de nouvelles banques publiques dédiées (PME, agriculture…) est relancé. Le Cameroun et le Sénégal sont bien partis pour mettre en route trois de ces structures au cours de l’année 2013. Les États, prompts à critiquer des institutions qui rechignent à accorder des crédits, bien qu’elles soient en surliquidité, ont un rôle primordial à jouer. Clarifier la situation du foncier, un bien indispensable aux banquiers comme garantie, est par exemple une question que nombre de pays du continent n’ont pas encore réglée. Dans cette course à l’expansion et à la bancarisation, le continent a ses champions 138). Ils sont sud-africains, marocains, nigérians, kényans, voire panafricains, comme les doyens Ecobank et Bank of Africa. Mais ils ne sont pas seuls. Des institutions de plus petite taille, en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, espèrent bien prendre leur part, quitte, parfois, à s’allier à plus fort qu’elles. Le camerounais Afriland ne cesse de s’étendre, tout comme l’ivoirien Atlantic Financial Group (groupe Banque Atlantique), présent dans 8 pays et désormais allié à la BCP, le numéro 2 marocain. En s’installant au Burundi en 2012, Kenya Commercial Bank est devenue quant à elle la première institution présente dans les 5 pays de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC). De telles expansions et opérations de concentration peuvent êtres salutaires pour le marché bancaire africain. Elles vont modifier le profil de la banque continentale, décrite en 2011 dans un rapport très complet de la Banque mondiale (« Financer l’Afrique : au-delà de la crise ») comme trop petite, sans profondeur, volatile et au risque élevé. C’est d’ailleurs aussi pour diversifier ces risques que les établissements développent leurs réseaux hors de leurs frontières.

Attention néanmoins à ce que la consolidation ne conduise pas à une réduction excessive de la concurrence. D’autant que la concentration du marché bancaire concerne déjà nombre de pays africains. Au Bénin, où 12 banques sont en compétition, les 3 premières institutions représentent plus de 60 % de part de marché (BOA Bénin 30 %, Ecobank 19 % et Diamond Bank 12 %). C’est pire au Maroc, où Attijariwafa Bank, BCP et BMCE se répartissent, presque à égalité, les trois quarts des clients. Les choses sont plus équilibrées en Côte d’Ivoire, l’un des pays les plus concurrentiels d’Afrique de l’Ouest (23 banques), où 7 établissements se partagent 80 % du marché. En 2007, la moyenne en Europe (Union monétaire à 13), avec une concentration déjà importante, était de 44 % de part de marché aux mains des 5 premières institutions financières . Le risque principal induit par de telles situations est celui du too big to fail : les établissements bancaires, devenus trop grands, font peser un risque systémique sur le secteur, d’autant qu’ils estiment que l’État, pourtant en danger lui aussi, leur viendra en aide.

« Les études empiriques récentes établissent assez clairement l’impact négatif de la concentration sur la solidité du secteur bancaire », indique Jézabel Couppey-Soubeyran, maître de conférences en sciences économiques à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne dans l’ouvrage Monnaie, banques, finance (PUF). Bien que la concurrence dans le secteur bancaire soit particulière, tant le domaine est réglementé, la question mérite d’être posée en Afrique, où la plupart des États manquent de liquidités. Or, pour investir et monter des partenariats d’investissement publicprivé de plus en plus nombreux, notamment dans les infrastructures, ils sont obligés de recourir aux banques privées.

Ce processus de concentration, qui présente risques et opportunités, semble moins concerner les institutions financières européennes, notamment françaises et britanniques. Contraintes de réduire la voilure en raison de la crise économique, elles sont poussées par la Banque des règlements internationaux, aussi appelée « banque centrale des banques centrales », à sécuriser leurs fonds à travers de nouvelles normes prudentielles appelées Bâle 3 (voir p. 146). Conscientes du potentiel de croissance de leurs régions, les africaines reviennent de leur côté à plus de modestie hors du continent, notamment en Europe. La marocaine BMCE a rigoureusement restructuré ses activités à Londres, qui lui ont fait perdre 65 millions d’euros depuis trois ans. Quant à Standard Bank, elle a finalisé en 2012 la vente de ses actifs en Russie, en Turquie et en Argentine, engrangeant près de 800 millions de dollars. Elle a également réorganisé ses opérations hors d’Afrique, notamment au Brésil, afin de parvenir à économiser 100 millions de dollars par an. Elle cherche néanmoins de nouvelles opportunités de développement avec son partenaire et actionnaire (20 % du capital), la Banque industrielle et commerciale de Chine, la plus grande institution bancaire au monde. BMCE, qui a signé un accord de financement des PME au Maroc avec la China Development Bank, en avril 2012, pour un montant global de 200 millions de dollars, s’associerait aussi volontiers pour étendre son influence.

LA BANCARISATION EN AFRIQUE (en 2011, citoyens de plus de 15 ans, en %)

PAYS/ZONE COMPTE DANS UNE
INSTITUTION FINANCIÈRE
FORMELLE
CARTE DE RETRAIT
MONDE 50,5 30,4
ZONE EURO 90,5 68,3
AFRIQUE SUBSAHARIENNE 24,1 15,5
MAURICE 80,1 50,9
AFRIQUE DU SUD 53,6 45,3
KENYA 42,3 29,9
MOZAMBIQUE 39,9 37,3
ZIMBABWE 39,7 28,3
ANGOLA 39,2 29,8
MAROC 39,1 22,4
ALGÉRIE 33,3 13,5
RWANDA 32,8 5,3
TUNISIE 32,2 21
SOMALIE (SOMALILAND) 31 15,6
BOTSWANA 30,3 15,6
NIGERIA 29,7 18,6
GHANA 29,4 11,4
COMORES 21,7 5,7
ZAMBIE 21,4 15,7
OUGANDA 20,5 10,3
GABON 18,9 9,6
LESOTHO 18,5 14,5
MAURITANIE 17,5 6,3
TANZANIE 17,3 12
MALAWI 16,5 9,4
SIERRA LEONE 15,3 4
CAMEROUN 14,8 2,1
BURKINA FASO 13,4 2
DJIBOUTI 12,3 7,6
BÉNIN 10,5 0,7
TOGO 10,2 1,2
ÉGYPTE 9,7 5,1
TCHAD 9 5,3
CONGO 9 3,6
MALI 8,2 1,8
BURUNDI 7,2 0,8
SOUDAN 6,9 3,3
SÉNÉGAL 5,8 1,8
MADAGASCAR 5,5 0,9
GUINÉE 3,7 2,3
RDC 3,7 1,7
CENTRAFRIQUE 3,3 1
NIGER 1,5 0,8

Pour la plupart des grands pays du continent (Algérie, Soudan, Tchad, Mali, Angola…) ou des pays en crise ou postcrise (Somalie, Mali, Niger…), l’index de la Banque mondiale utilisé pour ce tableau exclut certaines zones rurales.

CLASSES MOYENNES : L’AFRIQUE DU SUD ET LE SPECTRE D’UNE BOMBE DE L’ENDETTEMENT PRIVÉ

Les classes moyennes et leur potentiel de consommation sont l’une des cibles des banques africaines. Mais attention à ne pas aller trop vite. Les prêts non sécurisés, tels que les autorisations de découvert ou les crédits à la consommation, souvent cédés à des clients disposant d’emplois réguliers mais insuffisamment rémunérés, ont presque triplé au cours des quatre dernières années en Afrique du Sud, atteignant 44 milliards de dollars (10,5 % du total des crédits), selon la banque centrale nationale. La moitié des clients disposant de tels crédits est en retard d’au moins trois mois dans ses paiements, ajoute le régulateur sud-africain du crédit. Cela fait craindre aux observateurs du plus grand marché du continent la formation d’une bulle spéculative comme celle qui a explosé en 2008 aux États-Unis. En décembre dernier, l’agence de notation Moody’s a même abaissé l’appréciation des perspectives du système bancaire national de « stable » à « négative ». Elle redoute que la baisse de la croissance économique du pays n’« élève les risques de crédit et [ne] mette la pression sur la qualité et la rentabilité des actifs des banques ». Les principales institutions du pays ont néanmoins commencé à revenir sur leurs pratiques, tente de rassurer la banque centrale. À suivre.

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