Interview Ilyas Moussa Dawaleh « Ne plus tout attendre de l’État-providence »

Le ministre de l’Économie et des Finances, lui-même issu d’une famille d’entrepreneurs, insiste sur la diversification de l’économie, le recours au privé et la multiplication des partenariats internationaux.

AMB : Dans un monde globalisé, quels sont d’après vous les avantages comparatifs de « l’économie Djibouti » ?
Ilyas Moussa Dawaleh : Notre État s’est doté d’infrastructures qui visent à ancrer son leadership régional en matière de services, de logistique et de transport. Près de 11 milliards de dollars, y compris les partenariats public-privé (PPP) et les investissements directs à l’étranger (IDE), sont consacrés aux projets dans ces trois domaines. Ces réalisations viendront justement renforcer nos avantages comparatifs et notre rôle de hub.

Quels sont les axes principaux de votre plan Djibouti 2035 ?
Il détaille une vision qui repose sur cinq piliers : la paix et l’unité nationale, la bonne gouvernance, la diversification de l’économie, le capital humain et l’intégration régionale. C’est un axe de développement à long terme du pays. Dans ce cadre, le gouvernement a adopté un plan quinquennal, appelé Scape (Stratégie de croissance accélérée pour la promotion de l’emploi). Ce dernier détaille les actions à mener pour atteindre les objectifs fixés en termes de développement humain, gouvernance publique, renforcement des capacités de des institutions et finalement de croissance inclusive combinée à l’essor de pôles régionaux. Pour être concret, il s’agit de tripler le revenu par habitant et de ramener le taux de chômage à 10 %.

Les faibles perspectives de la croissance mondiale doivent-elles inquiéter Djibouti ?
Ce ralentissement généralisé aura sûrement un impact sur notre économie. Cela dit, nous sommes dans une région et sur un continent qui connaissent un dynamisme sans précédent. L’Afrique, et plus particulièrement sa partie orientale, affiche des taux de croissance très élevés, de 6 % à 9 %, quand ceux des pays européens sont proches de zéro. Pour rappel, deux des États bénéficiant du plus fort essor au niveau mondial se trouvent dans notre voisinage, à savoir l’Éthiopie et le Rwanda.

Votre économie est largement dominée par l’activité portuaire, elle-même très liée au marché éthiopien. Peut-on parler d’une dépendance ou d’une opportunité ?
Je préfère y voir une interdépendance. Lorsque nos deux pays ont décidé d’unir leurs forces et de renforcer leur intégration économique, chacun disposait d’avantages comparatifs qui lui étaient propres. Grâce à l’interconnexion de nos services et de nos infrastructures, les atouts de l’un sont devenus naturellement ceux de l’autre. Lorsque Djibouti construit quatre nouveaux ports, deux lignes de chemin de fer, c’est pour mieux servir l’économie éthiopienne mais aussi la région tout entière. Quand l’Éthiopie dépense des milliards de dollars dans la construction de barrages hydrauliques, c’est pour que nous, et d’autres pays, puissions en tirer des bénéfices. D’où la mise en oeuvre d’une deuxième liaison électrique partagée. Nous sommes actuellement en discussion afin de faire de nos régions frontalières des zones économiques spéciales : Djibouti apporterait ses compétences liées à la finance et aux terminaux logistiques, l’Éthiopie sa main-d’oeuvre qualifiée ainsi que son savoir-faire industriel. Cette combinaison permettra de constituer des parcs industriels énormes. Bref, nous parlons d’une formidable opportunité de codéveloppement.

La Chine est l’un de vos partenaires essentiels. Ne craignez-vous pas un effet négatif consécutif au tassement de sa croissance ?
Cette baisse n’est que conjoncturelle, voire stratégique pour restructurer les fondamentaux économiques chinois et n’aura aucune conséquence sur les projets de développement. Djibouti, en quelques années est devenu un partenaire essentiel à la Chine. Il ne nous semble pas que cela puisse avoir un impact négatif. La Chine reste de loin le pays qui dispose de la plus grande réserve de devises étrangères au monde.

Vous insistez souvent sur la nécessaire diversification de l’économie. Quels sont les secteurs que les entreprises privées devraient investir ?
Selon nos propres analyses, dont Vision Djibouti 2035 découle, notre stratégie sera désormais tournée vers de nouveaux secteurs tels que le tourisme, les TIC, la pêche ou encore l’industrie de transformation. Ces nouveaux moteurs de croissance ont été longtemps délaissés au profit du seul domaine qui générait des revenus, le secteur portuaire. D’ailleurs, nous présentons déjà les premiers signes de relance puisque quelques projets visant ces nouveaux secteurs sont en phase de démarrage ou le seront très bientôt.

Vous-même, vous venez du monde des affaires. Quels sont les conseils que l’on peut donner à la « nouvelle génération » de Djiboutiens ?
La jeunesse djiboutienne est extrêmement fière et talentueuse. L’accompagnement de l’État a peut-être manqué dans le passé, essentiellement à cause d’une conjoncture budgétaire difficile et en raison de l’absence d’un cadre institutionnel approprié, mais tout cela est désormais derrière nous. Vous seriez étonné par le nombre de PME-PMI qui participent actuellement à la vie économique et qui embauchent sur le marché. Tout cela n’a été possible que grâce à l’institutionnalisation d’un accompagnement plus ciblé des secteurs à développer et la mise à disposition d’un instrument d’accompagnement financier. Les jeunes diplômés vous le diront. Cependant, il nous reste encore un long chemin pour « casser » cette mentalité héritée de l’époque coloniale et qui consiste à attendre tout de l’État-providence. Nous avons lancé mi-décembre les Journées nationales de l’entrepreneuriat, avec lesquelles chaque année nous pourrons célébrer la créativité de nos champions. Djibouti est un pays formidable avec des atouts et des opportunités indénombrables.

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