Didier Acouetey « Nos systèmes éducatifs forment des chômeurs »

PRÉSIDENT D’AFRICSEARCH

C’est l’un des pionniers du recrutement africain. Pariant depuis toujours sur les talents locaux, ce Togolais de 46 ans présente ses solutions pour résoudre le problème de l’emploi. Il plaide pour une modernisation de la formation et l’ouverture des frontières.

Si la question de l’emploi est au coeur des priorités gouvernementales, Didier Acouetey y répond depuis presque vingt ans. Ce Togolais a créé et dirige Afric- Search, le premier cabinet de recrutement spécifique à l’Afrique. Né à Lomé au sein d’une famille de notables, il y a vécu jusqu’à l’âge de 13 ans avant de partir pour la France afin de poursuivre ses études. Son bac en poche, il rejoint les rangs de l’École supérieure de commerce de Paris et continue avec un MBA en management et marketing industriel. Il aurait pu rentrer et profiter de l’héritage familial. Ce n’est pas son plan : il reste à Paris et enchaîne pendant une dizaine d’années les postes dans le marketing, la communication et l’industrie de l’emballage. Nous sommes au milieu des années 1990, le jeune homme assiste au décollage de l’Asie et à la descente aux enfers de son continent d’origine. Refusant de croire à la fatalité du sous-développement, il veut mobiliser les talents. Avant tout le monde, il devient chasseur de têtes africaines et veut inverser le processus de la fuite des cerveaux. C’est un coup gagnant encouragé par un contexte favorable : coût croissant de l’expatriation, mise en oeuvre de politiques d’africanisation, diminution du nombre de régularisations d’immigrés en Europe. Installé au départ à Paris, AfricSearch a ouvert sept autres bureaux en Afrique et aux États-Unis. Reconnu au niveau international, il a notamment pour clients Microsoft, Coca-Cola, Orange ou encore Alstom. Fort de cette réussite, Didier Acouetey appelle à une réforme urgente des systèmes d’éducation en Afrique pour lutter contre le chômage des jeunes.

AMB : Comment est née l’idée d’AfricSearch ?
Pendant mes années d’études à Paris, je faisais partie d’un groupe de jeunes militants de la cause africaine. Au début des années 1990, nous avons décidé de créer une association réunissant ces cadres, Renaissance africaine. Notre obsession était d’imaginer des scénarios de croissance et de créer des dynamiques pour accélérer le développement de l’Afrique. Nous étions taraudés par un paradoxe : comment un continent avec autant de ressources naturelles et humaines pouvait être moins développé que d’autres qui disposent de richesses moindres ? L’expérience asiatique – les fameux dragons d’Asie – nous interpellait. Dans les années 1960, le produit national brut (PNB) du Ghana ou de la Côte d’Ivoire était supérieur à celui de la Corée du Sud ou de Singapour. Puis, en quelques années, ces derniers nous ont donné une extraordinaire leçon d’essor accéléré. La question qui se posait était simple : comment imiter ce processus ? Une évidence nous a frappés, l’absence des acteurs capables de mettre en oeuvre ce mouvement. Nous avons alors pris conscience du rôle crucial des ressources humaines. À partir de là, nous avons décidé de remettre les hommes au coeur de nos réflexions et des stratégies de développement pour l’Afrique. Il fallait identifier les talents en Europe et aux États-Unis, puis les faire rentrer au pays. C’est ainsi que je me suis lancé dans l’aventure d’AfricSearch avec l’objectif d’encourager le retour des cerveaux. La société a été lancée en 1996 à Paris et nous l’avons définie comme une plate-forme d’identification des talents africains.

Depuis, l’entreprise a évolué avec une dimension plus internationale…
À partir de 2000, nous avons commencé à déployer des bureaux un peu partout : Washington, Lomé, Cotonou, Dakar, Abidjan, Douala… Nous poursuivons actuellement cette expansion dans la zone anglophone. Nous réalisons environ 500 recrutements par an, sans compter tous les salons qui ont lieu eu Europe comme sur le continent. Nous avons aussi été à l’origine du premier grand événement parisien de recrutement spécifique à l’Afrique, AfricTalents. L’idée était de créer un espace de rencontres entre les entreprises et les diplômés, mais aussi de repérer les nouvelles compétences arrivant sur le marché. La première édition a eu lieu au CNIT à la Défense en 1999. Trois autres ont été organisées dans la capitale française. Puis nous avons exporté le concept à Dakar, Washington, Bamako, Abidjan et Lomé. Et encore ailleurs bientôt, nous l’espérons. À chaque fois, cela représente environ 1 000 candidats et des centaines de postes à pourvoir.

Comment le profil des candidats a-t-il évolué avec le temps ?
Le marché des cadres a beaucoup changé ces dernières années. Jusqu’en 2005, la grande majorité des jeunes que nous recrutions était formée en Europe ou aux États-Unis. Et y résidait. Aujourd’hui, près de la moitié de nos candidats ont étudié en Afrique ou disposent d’une expérience professionnelle sur le continent. Les difficultés du système éducatif dans nos pays ont laissé un espace vacant qui a été investi par les écoles de commerce et de management privées. Pourquoi elles ? Parce qu’elles sont relativement faciles à mettre en place et offrent un grand nombre de débouchés. Elles se sont développées au détriment notamment des centres de formation technique et scientifique. Résultat : il y a beaucoup de jeunes formés dans les sciences humaines, beaucoup moins dans les sciences dures.

Est-ce à dire que l’on assiste à la fin de la fuite des cerveaux ou, pour le moins, à un renversement du processus ?
Il y a, depuis une dizaine d’années, un phénomène d’accélération des retours. Les raisons sont multiples. Beaucoup d’Africains entendent participer au nouvel essor de leur continent dans un contexte de morosité économique des pays développés. D’autres disent vouloir prendre leurs responsabilités par rapport à la transformation économique et politique en cours. Chaque année, nous réalisons un sondage pour évaluer leurs motivations. Le premier élément cité est « Je veux contribuer au développement de l’Afrique » ; le deuxième, « Je pense que je peux y faire une carrière plus intéressante » ; et le troisième, « Les conditions de vie paraissent plus agréables », surtout quand on a des enfants. Mais, très souvent, l’arrivée est difficile : beaucoup idéalisent le retour puis sont déçus. Même si, là aussi, les choses ont évolué. Les premiers à rentrer ont pensé être accueillis comme des messies, ce qui a créé des conflits avec leurs collaborateurs locaux et compliqué leur adaptation. Au fil du temps, et parce qu’il y a une classe de dirigeants locaux formés sur place, les jeunes de retour au pays ont ajusté leur comportement et été plus modestes, ce qui a été payant et les conduit à rester pour le bon.

Avez-vous une cartographie de ces retours ? Où vont ces cadres, plus dans le privé que dans l’administration ?
L’écrasante majorité rejoint le secteur privé, et en particulier les télécoms, la finance, la grande consommation, la logistique et les transports. Beaucoup de jeunes reviennent avec l’envie d’entre prendre. Certains réussissent, d’autres non et repassent dans le monde salarié. Peu importe, cela crée de la mobilité et c’est le plus important. Nous essayons de transmettre ce message avant leur départ : « Commencez à une position et évoluez. » Tous ces jeunes doivent rentrer dans une dynamique de construction et de contribution.

On parle de plus en plus de cette génération d’Africains « décomplexés ». Quelle sera la place de ces « futures élites » ? Dans quelle mesure vont-ils changer la donne ?
Aucune place ne les attend au soleil. Ils devront conquérir et mériter leurs positions. Il faudra être audacieux, déterminé, persévérant, engagé et honnête pour s’imposer comme acteur du changement à venir. Ces jeunes ont de nombreux atouts à mettre en avant : leur formation, leur ouverture sur le monde, leur capacité d’adaptation et leur ambition pour l’Afrique. Comme je vous le disais, toute une génération est en train de prendre les affaires en main dans le privé. C’est bien différent dans la sphère publique, qui a du mal à attirer et dont l’entrée reste contrôlée par les dirigeants en poste. Nous devons créer une envie de servir le pays à travers l’engagement public. Pour ce faire, nous allons instaurer dans plusieurs pays, à partir de 2016, des espaces de dialogue public-privé réunissant des entrepreneurs et des représentants gouvernementaux. Ensemble, ils devront trouver des axes de collaboration. Nous pensons que cette initiative incitera certains à basculer dans la fonction publique, ce qui va accroître la compétition pour le pouvoir et, je l’espère, susciter une émulation autour des postes d’élus locaux.

Ces dix dernières années, le continent a affiché de forts taux de croissance, entre 5 % et 10 % en moyenne. Malgré cela, le chômage est toujours élevé, en particulier chez les jeunes…
Il y a deux explications principales à cette situation. D’une part, cet essor a été porté par des secteurs liés aux ressources naturelles qui sont très consommateurs de capital mais peu créateurs d’emplois. Le développement de la consommation intérieure, des infrastructures et des télécommunications a joué, mais de façon minime. D’autre part, le niveau de qualification des Africains n’est pas encore en adéquation avec les besoins du marché. Cela tient à la difficulté des États à réformer et moderniser les systèmes éducatifs. Les pays ont pris beaucoup de retard dans la diversification des filières, la professionnalisation des enseignements, la création de centres de métiers ou encore l’accroissement des liens entre entreprises et universités. Ce sont des mesures concrètes à mettre en oeuvre le plus rapidement possible car chaque année ce sont entre 10 et 15 millions d’Africains qui arrivent sur le marché de l’emploi !

Le secteur privé évoque souvent cette inadéquation entre le niveau de formation des jeunes et les besoins des entreprises. Réalité ou prétexte ?
À titre d’exemple, lorsque j’étais président de la commission éducation formation au Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), nous avons mené une étude sur ce sujet. Elle a révélé que les besoins des entreprises se concentrent sur les filières techniques et d’ingénieurs. Or, près de 80 % des jeunes Africains sortent du système éducatif sans qualification et, de surcroît, les deux tiers sont issus de cursus en sciences sociales ou humaines, où il y a très peu d’embauches. Avec un taux de déperdition croissant quand on progresse dans le cursus. Autrement dit, dans de nombreux pays, le système éducatif forme massivement des chômeurs. Sur les 1 000 centres de formation étudiés dans douze pays, à peine cinquante donnaient des cours correspondant aux besoins du marché. Avec en plus, dans plusieurs pays, un système éducatif qui s’est effondré et un niveau qui a considérablement baissé.

Ne faut-il pas aussi agir du côté du secteur privé, et notamment auprès des PME ?
En effet. En Afrique, 90 % des entreprises appartiennent à la catégorie des PME et des TPE. Elles pourraient contribuer massivement à la création de millions d’emplois. Or, très peu de programmes et de plans ambitieux de soutien existent. Les pouvoirs publics doivent les replacer au coeur de l’économie en leur donnant les moyens de produire, d’investir, d’exporter, d’avoir accès au crédit, car ce sont les moteurs de la transformation du continent. Il faut voir ce qui a été fait, ce qui peut être amélioré et réfléchir aux moyens de leur donner plus de garanties. C’est d’ailleurs l’objectif d’une autre initiative que nous avons lancée, l’Africa SME (pour Small and Medium Enterprises) Champions Forum, dont la dernière édition s’est tenue en novembre à Nairobi…

Parmi les solutions que vous préconisez, il y a la « régionalisation de l’emploi ». Pouvez-vous nous en expliquer le concept ?
On voit bien que les États ont du mal à créer suffisamment d’universités et de structures de formation pour répondre à la masse de jeunes qui entrent chaque année dans le système scolaire. L’équation est d’autant plus difficile à tenir que leurs moyens financiers sont souvent limités. Il est donc indispensable d’associer le secteur éducatif privé, à l’instar de ce qui fait au Sénégal ou au Maroc, et de raisonner à l’échelon régional. Il y a des millions d’emplois disponibles et non pourvus dans certains pays où le nombre de chômeurs demeure élevé. L’Afrique du Sud a illustré à merveille ce paradoxe avec plus de 600 000 postes à pourvoir tandis que 1,5 million de jeunes recherchaient un travail en 2011, selon des chiffres du Bureau international du travail. Dans certains pays, il y a 70 % d’étudiants en sciences humaines contre moins de 10 % dans les filières technologiques. En Asie, 60 % d’étudiants sont dans les métiers techniques. Instaurer un marché régional de l’emploi permettrait de disposer des offres et des compétences disponibles dans chaque pays puis de les faire se rencontrer en encourageant la mobilité transfrontalière. Par exemple, lorsque la Guinée équatoriale lance un projet dans le secteur de l’énergie alors qu’elle ne dispose pas d’assez d’ingénieurs dans ce domaine, elle peut recourir à des techniciens camerounais le temps de former ses propres ressources humaines. De la même manière, des professionnels ivoiriens de l’Académie régionale des sciences et techniques de la mer, à Abidjan, devraient pouvoir aller au Togo pour lui permettre de réaliser les installations portuaires qu’il souhaite. Pour compléter le dispositif, il faudrait développer des pôles régionaux spécialisés et d’excellence, à l’instar de l’école 2IE à Ouagadougou. Toutes ces initiatives dépendent beaucoup de la volonté politique des dirigeants et des choix stratégiques des pays.

Justement, pour obtenir des résultats, ne faudrait-il pas s’engager en politique ?
J’estime que mon travail, donner de l’emploi, est une mission de service public. Il faut investir cette sphère, certes, mais pas forcément en devenant ministre ou président. Plutôt avec des initiatives comme celles que je déploie et en restant dans son domaine de compétences.

Les incubateurs pour jeunes entrepreneurs se multiplient depuis quelque temps. Est-ce une bonne chose ?
La création d’entreprises est une réponse à la question de l’emploi des jeunes en Afrique. Cependant, sans accompagnement dans les incubateurs, beaucoup échoueront rapidement, par manque d’expérience. Il faut créer un écosystème permettant aux jeunes talents africains d’éclore. Les business angels, les sociétés de capital- risque, les mentors, les coachs sont autant de réponses à mettre en place.

Êtes-vous optimiste quant à la capacité du continent à résoudre le problème du chômage sachant que la population va doubler d’ici à 2050 ?
L’Afrique est la région la plus jeune du monde, avec 200 millions de 18-24 ans. Ils seront 340 millions dans vingt ans. Or, la majorité de cette jeunesse vit dans une situation d’insécurité. Elle est frustrée et a le sentiment d’avoir été trahie par le monde politique avec des promesses de campagne non tenues. Il y a aussi des inégalités multiples, économiques mais aussi géographiques, entre les villes et les campagnes. La diffusion d’une culture consumériste par les médias ne fait que rendre plus visibles et moins supportables ces différences. Ce décalage croissant entre l’énergie des jeunes, leur créativité et les horizons bouchés crée un profond malaise à l’origine de nombreuses manifestations. Sans compter le risque de radicalisation religieuse. Un fossé se creuse entre le monde des jeunes et celui des adultes, créant un climat de défiance envers les dirigeants et les institutions en général. Nous sommes en train de consolider une bombe à retardement, à moins d’opérer un véritable renversement qui placerait enfin la jeunesse au coeur de la politique et l’emploi au centre de l’action économique.

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