Gaël Giraud « Il n’y a pas de modèle universel »

ÉCONOMISTE EN CHEF DE L’AGENCE FRANÇAISE DE DÉVELOPPEMENT (AFD)

À 45 ans, le nouveau patron de l’économie à l’AFD tient un langage de vérité pour le moins inhabituel dans l’establishment. Il veut en finir avec les dogmes libéraux et appelle l’Afrique à inventer son propre schéma de croissance.

En anglais, on dirait de lui qu’il est refreshing – un mot qui veut dire à la fois « rafraîchissant » et « novateur ». Cet économiste aux analyses percutantes, à la pensée structurée et à la parole rapide ne tranche pas seulement par son style décontracté, son abord simple. L’homme a eu plusieurs vies – volontaire du service national au Tchad, formateur de traders à New York, chercheur en France – avant d’être ordonné prêtre jésuite en 2013 et nommé économiste en chef à l’Agence française de développement (AFD) début 2015. Avec bonne humeur et autodérision, il explique sortir de la « cave » où il « travaillait seul avec sa lampe à pétrole » au CNRS pour diriger un service de 80 personnes qui participe à la discussion mondiale sur l’avenir de la planète. L’ouvrage Vingt Propositions pour réformer le capitalisme (Flammarion, 2009), qu’il a codirigé avec Cécile Renouard, lui a valu le prix du « meilleur jeune économiste ». Libre, il se démarque de ses confrères orthodoxes comme de ceux qu’il appelle « les bureaucrates sans imagination ». Prudent, il reste chercheur associé au Centre d’économie de la Sorbonne et titulaire de la chaire « énergie et prospérité » commune à trois grandes écoles – Polytechnique, École nationale de la statistique et de l’administration économique (Ensae) et École normale supérieure. S’il prend le risque de s’épuiser à la tâche, il reste radieux, animé par la foi et convaincu d’oeuvrer pour la bonne cause.

AMB : Sur quoi travaillez-vous à l’AFD ?
Notre équipe planche sur la stratégie économique du groupe AFD, présent dans 70 pays au Sud qui bougent beaucoup. Le Brésil menace en effet de s’effondrer, alors qu’en Chine, la croissance annoncée de 7 % ne correspond pas à la réalité, dans un contexte de ralentissement sans doute plus fort de l’activité. Nous devons savoir comment nous positionner. Notre deuxième mission porte sur le lien avec le monde académique. Nous contribuons à la recherche avec une expérience de terrain que n’ont pas nos camarades universitaires. Troisième mission : être la voix de l’AFD et de la France dans le concert international. Nous serons omniprésents lors de la COP21, nous participons à Washington aux assemblées annuelles et au rapport de la Banque mondiale. Nous contribuons aussi au travail qui se fait à New York avant chaque rapport des Nations unies sur le développement humain.

Quelle est votre priorité ?
Nous essayons d’élaborer un modèle macroéconomique « maison » pour remplacer les faux schémas utilisés depuis des lustres par la Banque mondiale. Les théories de l’équilibre, qui servent encore d’outil à beaucoup d’institutions, ne tiennent pas compte de l’endettement, de la monnaie et de l’énergie. La dette privée est aujourd’hui plus importante que la dette publique. En zone euro, les acteurs qui empruntent le plus ne sont pas les États, mais les banques. La monnaie est elle aussi une donnée trop souvent négligée. La plupart des experts parlent d’inflation et de taux d’intérêt, mais entretiennent l’illusion que vous payez vos oranges non pas avec 10 euros, mais avec vos articles si vous êtes journaliste, vos cours d’anglais si vous êtes professeur, vos heures de bureau si vous êtes employé, comme dans une économie de troc. Tout se passe comme si la monnaie était un leurre, alors que même les enfants savent qu’elle est l’institution centrale de nos économies… En outre, l’énergie est souvent présentée comme accessoire, alors qu’elle se révèle cruciale. Un pic mondial dans les techniques conventionnelles d’extraction de pétrole a été atteint en 2005. Les volumes d’or noir n’augmentent plus. Du coup, nous n’avons plus de croissance. L’erreur des modèles sur lesquels nous nous basons a été prouvée un nombre incalculable de fois. Nous, économistes, nous sommes installés dans une sorte de quarantaine incroyable, qui nous permet de mépriser le reste du monde comme si nous avions la science infuse. À tel point qu’il faut maintenant réécrire la macroéconomie, en recommençant à dialoguer avec les autres disciplines, sciences sociales comme dures.

Vous parlez souvent de la transition énergétique, cette économie sans carbone qui va s’imposer à cause du changement climatique…
C’est mon autre cheval de bataille. Ce devrait être le grand projet capable de réenchanter l’Europe aujourd’hui. La rénovation thermique des bâtiments, la mobilité verte, la transformation des processus industriels et agricoles pour qu’ils soient bas carbone, les investissements dans les infrastructures qui rendront tout cela possible : voilà ce qui nous attend, ce qui créera des emplois, du sens et du goût à vivre ensemble.

À quel niveau l’aide publique au développement française se situe-t-elle ?
À 0,45 % du PIB, mais nous préconisons qu’il passe à 0,7 % du PIB, comme recommandé par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Pourquoi cet effort n’est-il pas plus important ?
Nous plaidons pour que la France soit volontariste et audacieuse, y compris dans son engagement budgétaire, pour des projets de développement qui nous intéressent directement – et pas seulement à cause de la question de la migration. Tous les projets d’adaptation et de réduction des émissions de gaz à effet de serre au Sud devraient être appliqués au Nord en même temps, avec la même dimension d’ingénierie sociale. Le changement climatique nous concerne tous. Une étude faite en 2013 par le climatologue Hervé Le Treut sur l’Aquitaine montre que dans vingt-cinq ans le climat de Bordeaux sera celui de Séville. Dans une génération, il n’y aura plus de cépages millésimés ni de vins de Bordeaux, et la Garonne connaîtra des crues récurrentes… Si rien n’est fait, l’économie de la région sera sinistrée.

Quels sont les pays modèles en matière d’anticipation écologique ?
La Suède affiche un bilan carbone exemplaire. Cela étant, on ne peut pas dire que la France n’a rien fait. Le comité d’experts formé en 2011 par le ministère de l’Environnement et présidé par Alain Grandjean [de la Fondation Nicolas-Hulot, NDLR], a fait en 2013 un rapport qui a permis de présenter quatre feuilles de route de transition énergétique au président de la République. Une question subsiste : qui va instruire le débat démocratique pour que nous choisissions le mix énergétique français en 2035 de manière collective ?

Vos analyses d’économiste hétérodoxe sont-elles compatibles avec les positions officielles de la France ?
Oui, dans la mesure où cette dernière est faite de plusieurs entités hétérogènes : le Trésor, le Quai d’Orsay, Bercy, l’Élysée… Autant d’acteurs qui ont des points de vue différents. Il existe un espace de liberté sur nombre de sujets, d’autant que les multiples crises qui nous affectent aujourd’hui ont fait prendre conscience à tous que la doxa qui prévalait jusqu’à récemment demande une révision profonde.

On sait que les transferts des migrants dépassent l’aide publique au développement et les investissements directs à l’étranger. Comment capter cette manne ?
Il ne faut pas nécessairement la capter : elle est le reflet monétaire de liens familiaux et sociaux très puissants.

Pourquoi le grand jeu consiste-t-il à vouloir la capter ?
Parce que beaucoup d’économistes réfléchissent comme si la monnaie en circulation existait en quantité constante : s’il y a du cash ici, allons le prendre là où il est… Or, quand une banque vous accorde un crédit, elle crée de la monnaie. La planche à billets tourne tous les jours. Nous nous sommes laissés endoctriner par des néolibéraux qui la présentent comme le péché originel, parce qu’ils ne veulent pas que les États en disposent. Beaucoup de gens, des journalistes et des économistes, pensent que la création monétaire est le mal absolu, alors qu’au fond nous pouvons y recourir pour financer des investissements utiles. Au lieu d’aller prélever de l’argent sur les migrants pauvres qui nourrissent leurs familles, il faut se donner les moyens de financer les bons investissements de long terme !

L’Afrique doit-elle suivre les modèles des pays émergents pour se développer ?
Je n’en suis pas certain. Des spécificités irréductibles marquent les trajectoires des pays d’Asie, d’Afrique subsaharienne et du Maghreb. Il n’existe pas de modèle universel applicable partout. Il faut inventer et bricoler des solutions locales intelligentes.

Que doit inventer l’Afrique subsaharienne ?
Des schémas d’économie circulaire, pour éviter de passer par la case industrialisation carbonée, mais avoir quand même un essor industriel. Les modèles économiques hérités de la révolution industrielle sont majoritairement linéaires : on prélève des ressources naturelles, qu’on transforme pour le bien-être des humains et qui produisent des déchets dont on ne se soucie pas. À cette vision, il faut en substituer une autre, où les déchets sont systématiquement recyclés pour alimenter la production à venir.

N’est-ce pas placer la barre trop haut ?
Il n’est pas impossible que l’Afrique reste un continent sinistré dans dix ans. L’afro-optimisme béat, je n’y crois pas. L’expansion de l’Afrique du Sud et du Nigeria, tirée par le charbon et le pétrole, n’est pas une solution d’avenir. Elle ne porte pas sur une croissance durable et inclusive. Ce qui n’empêche pas, bien sûr, des initiatives très intéressantes d’être prises, y compris par le secteur privé. Au Maroc, l’Office chérifien des phosphates (OCP) veut former des générations d’ingénieurs agricoles africains capables d’acheter intelligemment du phosphate, pour stimuler la production dans leurs pays. Le Maroc, qui voit son marché dans l’Afrique subsaharienne, a tout compris.

Faut-il arrêter de préconiser des potions néolibérales pour le continent, et plutôt encourager un interventionnisme fort ?
Absolument ! Ce qui suppose de rompre avec l’idéologie néolibérale. Il faut des États plus forts, avec des administrations fiscales capables de prélever l’impôt, y compris sur les multinationales. Car la question des « prix de transfert » reste un scandale mondial. Ces « prix de transfert » consistent pour les grands groupes à faire de l’optimisation fiscale légale, en faisant apparaître leurs profits dans des paradis fiscaux plutôt que sur les lieux où ils sont réalisés, par des jeux comptables entre leurs filiales. Les échanges intragroupes représentent 60 % des échanges internationaux. C’est dire combien la globalisation marchande est favorable au siphonnage des bases fiscales de tous les pays. L’Afrique est pillée depuis des décennies par des multinationales. Il serait temps qu’elles paient aux citoyens africains ce qu’elles leur doivent.

Êtes-vous écouté sur cette question ?
Oui. Le sujet des « prix de transfert », qui n’existait pas pour la communauté internationale en 2012, est en train de monter grâce au travail et à la pression tout à fait justifiée de l’OCDE. Si on n’en parle pas, il ne se passera rien. Le risque reste cependant toujours le même : assister à un simple effet de manche politique, comme en 2009 avec la dénonciation des paradis fiscaux, sans effets concrets.

Faudrait-il voir éclore des multinationales africaines qui se taillent, elles aussi, d’énormes parts de marché ?
Non, la loi du talion n’est pas la solution. Un vrai débat à l’échelle internationale est nécessaire pour comprendre qu’il faut relocaliser l’économie mondiale. Les pays émergents le comprennent maintenant. Ils ont pris beaucoup de coups, avec la crise du Sud-Est asiatique en 1997-1998 et la guerre des monnaies au Brésil notamment, qui va resurgir dès que la Réserve fédérale des États-Unis remontera ses taux. Tous les grands pays émergents sont conscients du côté vibrionnant des capitaux monstrueux qui circulent sur la planète et peuvent détruire l’économie d’un pays en s’investissant un jour et en repartant le lendemain. La grande question est de savoir quand la Chine va prendre le leadership pour stopper ce phénomène. Autre point, Pékin va-t-elle lancer un plan Marshall sur l’Afrique pour trouver le marché qui consommera ses produits demain ?

Qu’en est-il en Europe ?
En Europe, on ne se donne plus les moyens de consommer : nous ne voulons pas vivre, nous sommes en train de nous suicider dans la déflation, un ravin dans lequel le Japon se débat depuis vingt ans et au bord duquel se trouvent aussi les États-Unis, quoi qu’on en dise. La déflation est une spirale perverse induite par l’excès d’endettement privé. Si tout le monde essaie de se désendetter en même temps, tout le monde vend ses actifs et le niveau général des prix baisse plus vite que le rythme auquel chacun réduit ses créances. Du coup, la dette réelle globale augmente. L’austérité budgétaire n’arrange rien, au contraire. Le bassin Atlantique nord ne peut plus jouer le rôle de principal consommateur des produits fabriqués par les pays émergents. La Chine a compris que la demande du Japon, de l’Europe et des États-Unis s’est enrayée. Elle a trois options : son marché intérieur, très compliqué ; tout le bassin de l’Est asiatique qu’elle est en train d’investir ; et puis l’Afrique. C’est la seule partie du monde qui connaîtra une poussée démographique porteuse de croissance sur les cinquante prochaines années. Les élites chinoises vont-elles tabler sur l’Afrique, exactement comme les Américains l’ont fait en 1945 de manière audacieuse en reconstruisant l’Europe, Allemagne comprise, avec des dons et non des prêts ? Ce ne serait pas la pire des perspectives pour le continent.

Quels sont les autres scénarios possibles ?
L’Afrique n’est pas homogène. Certaines zones peuvent dépérir et d’autres décoller avec l’aide de la Chine. Il se peut aussi que les Européens sortent de la déflation. La France dispose d’un bassin de 500 millions de francophones en Afrique sub saharienne, avec lesquels il serait dommage de ne pas nouer des partenariats intelligents. Faire la transition écologique avec ces partenaires, c’est une perspective magnifique.

Sentez-vous la colère africaine à l’égard des institutions financières internationales ? La France est-elle toujours en terrain conquis en Afrique ?
Le consensus de Washington est très contesté, mais nos partenaires ont bien compris que la France ne s’identifie pas à ce consensus. Ils font la différence entre l’AFD et la Banque mondiale, plutôt en perte de vitesse en ce moment. L’AFD, au contraire, explose : nous sommes sollicités et demandés partout. Nous avons un pragmatisme éclairé, grâce à la tradition d’anthropologie française qui se ressent dans cette maison.

Y a-t-il des Africains parmi vos équipes ?
Bonne question. Pas assez…

Quelle a été votre expérience au Tchad ?
Je suis allé faire mon service civil en tant que volontaire pour une ONG. J’ai été professeur de mathématiques et de physique dans un lycée du sud du pays, à 25 ans, pendant deux ans. J’ai aidé des prisonnières avec des jésuites dans le pénitencier de Sarh [la troisième ville du pays, NDLR] et j’ai fondé un centre d’accueil pour les enfants de la rue. J’ai appris qu’il y a une différence énorme entre ce qu’on raconte sur l’Afrique en Europe et ce qui se passe vraiment sur le terrain.

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