L’HEURE DE LA CONSOLIDATION

Une révolution, c’est ce qu’a vécu le secteur bancaire ces dernières années. Longtemps sousdéveloppé et dominé par des établissements publics ou étrangers, il affiche désormais un dynamisme exceptionnel. Le nombre d’acteurs a explosé, les ouvertures de filiales se sont multipliées, des groupes locaux au réseau régional ou continental se sont constitués. « Chacun veut sa part du gâteau, d’où la création d’agences, de produits, et les rachats, résume Paul Derreumaux, économiste et président d’honneur du groupe Bank of Africa (BOA). Certes, les banques sudafricaines confirment leur écrasante domination, les quatre premières représentant 35 % du bilan total du continent. Mais d’autres groupes africains, marocains et nigérians s’en rapprochent, alors que la zone subsaharienne reste encore largement sous-exploitée. »

Les banques locales sont sans conteste les grandes gagnantes de la dernière décennie. Sur la zone francophone, le géant panafricain Ecobank, présent dans une trentaine de pays, approche désormais des 14 % de part de marché quand le groupe marocain Attijariwafa, constitué en 2003, en assure presque 13 %, selon une étude du cabinet Nouvelles Donnes parue début décembre1. Tous deux récoltent les fruits de conquérantes politiques d’expansion. Entre 2007 et 2014, le premier a fait passer son parc d’agences de 404 à 1 265, soit une hausse de 213 %. Sur la même période, le bond est de 128 % pour le second, de 723 à 1 647 agences. Le Maroc occupe une place prépondérante puisque deux autres acteurs du royaume sont aussi dans la compétition. En 2011, la Banque marocaine du commerce extérieur (BMCE) a comblé son retard en prenant le contrôle de BOA, alors présente dans 11 États. Le nouvel ensemble a annoncé un résultat net part du groupe record en 2014 proche de 2 milliards de dirhams, en hausse de 58 % sur un an. En 2012, le deuxième groupe marocain, la Banque centrale populaire (BCP), a fait son entrée dans 8 pays d’Afrique de l’Ouest et centrale en rachetant l’ivoirien Atlantic Financial Group (Banque Atlantique). Aujourd’hui à la tête de près de 1 300 agences, il a affiché en 2014 un revenu net part du groupe de 2,19 milliards de dirhams, en augmentation de 12,5 % sur un an. Côté nigérian, United Bank for Africa (UBA) a aussi connu une expansion éclair, s’implantant dans une vingtaine de pays en une décennie.

HAUSSE DES FONDS PROPRES

Au Nigeria comme au Maroc, le régulateur a poussé dans les années 2000 à la création de puissants groupes en ordonnant la hausse des obligations de fonds propres. Ce processus est toujours en cours dans la zone UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine), où la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a porté le capital minimal à 10 milliards de francs CFA à l’échéance 2017. Même chose au Kenya, où ce niveau doit passer de 1 à 5 milliards de shillings (51 millions de dollars) d’ici à 2018. Ce pays de 44 millions d’habitants compte plus de 43 banques commerciales, contre 22 au Nigeria et 19 en Afrique du Sud. Si les champions kényans comme Equity Bank sont déjà partis à la conquête des marchés voisins, ils se distinguent davantage par leur capacité d’innovation, notamment en mobile banking, et leur rentabilité, que par leur poids financier.

La montée en puissance des groupes africains s’est accompagnée d’un recul des acteurs historiques, en particulier français. En Afrique du Nord, les actifs du Crédit agricole, de la Société générale et de BNP Paribas réunis pèsent l’équivalent de ceux d’Attijariwafa. Depuis 2007, le groupe de Frédéric Oudéa comme celui de Jean-Laurent Bonnafé ont vu leur part de marché (en zone franc) baisser de presque trois points à respectivement 8 % et 5 %, toujours selon Nouvelles Donnes. Quand les acteurs locaux n’ont pas hésité à investir sur des marchés peu rentables à court terme, les Français se sont concentrés sur des niches, les grandes entreprises et les particuliers à haut revenu. Dans le même temps, de nombreux autres concurrents sont apparus, notamment issus des pays du Golfe. Pour rester dans la course, la Société générale a annoncé un plan d’investissement de 4 milliards d’euros jusqu’à 2016, prévoyant l’ouverture de 50 à 70 agences par an sur le continent. Autre exemple, le groupe BPCE (Banque populaire-Caisse d’Épargne) projette d’allouer 300 millions d’euros à l’expansion des activités de banque de détail, notamment en Afrique de l’Ouest et centrale. Au total, ce sont 8 000 agences bancaires supplémentaires qui devraient ouvrir dans la zone subsaharienne d’ici à 2020, souligne l’étude publiée en décembre.

ALLIANCES ?

En parallèle, « les banques vont travailler plus étroitement avec deux types d’acteurs, les opérateurs de téléphonie [lire plus loin dans ce dossier] et les compagnies d’assurance », met en avant le président d’honneur du groupe BOA, Paul Derreumaux. Ces dernières années, plusieurs assureurs se sont alliés à des acteurs bancaires pour distribuer leurs produits. Mais trop souvent, les alliances ont été limitées par le faible taux de bancarisation du continent. De nouvelles perspectives se sont ouvertes avec de récentes opérations. En juin 2015, le marocain Saham, fondé par le ministre de l’Industrie Moulay Hafid Elalamy, et FinanceCom, dirigé par Othman Benjelloun, le patron de BMCE-Bank of Africa, se sont associés pour développer l’activité de bancassurance en Afrique subsaharienne. Peu avant, Wafa Assurance, la filiale d’Attijariwafa, avait créé en 2014 des structures en Tunisie et au Sénégal, où elle souhaite se développer en s’appuyant sur ses implantations bancaires.

« Il est très difficile de dire qui seront les grands vainqueurs, rien n’est joué, commente Paul Derreumaux. Une chose est sûre, il y aura un mouvement de concentration, la constitution d’acteurs de taille importante. » Pour Jean-Marc Velasque, du cabinet de conseil Nouvelles Donnes, cette phase a déjà commencé. « Les zones BCEAO et Cemac [Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale] représentent près de 160 banques à la fin de l’année 2014, mais une banque sur deux est contrôlée par 8 groupes qui représentent plus de 70 % des agences de la zone, observe-t-il. À court terme – pour des acteurs non-Africains –, les évolutions les plus probables pourraient viser la BPCE (Maroc), qui annonce depuis des années vouloir se développer sur le continent, ou les banques libyennes, qui pourraient être intéressées, si ce n’est à vendre, du moins à associer à leur capital des acteurs libanais ou des pays du Golfe. » Quant aux dernières acquisitions, elles ont été modestes. La Banque Atlantique a ainsi racheté en août la Banque internationale pour l’Afrique (BIA)-Niger pour 22 millions d’euros, tout en préparant la création d’une succursale en Guinée-Bissau afin d’être présente dans les 8 pays de l’UEMOA. BOA a, de son côté, pris le contrôle d’Agaseke Bank, au Rwanda, un opérateur de microfinance qu’il souhaite transformer en banque commerciale pour compléter sa présence dans la communauté est-africaine.

« Les États font face à deux objectifs : récolter les avantages de l’intégration financière tout en sauvegardant efficacement les systèmes bancaires contre la contagion transfrontalière et la fragilité », mettait en garde la Banque mondiale dès 20142. Si Bank al-Maghrib (BAM), la banque centrale du Maroc, a longtemps soutenu les politiques d’expansion menées, elle a tiré la sonnette d’alarme en juin dernier. Son gouverneur, Abdellatif Jouahri, a demandé aux établissements de lever le pied et de se concentrer sur la mise à niveau des filiales existantes. La BAM a expliqué craindre « des risques macrofinanciers qui pourraient venir des pays africains », jugeant que ces derniers « sont sous-réglementés et [que] les risques de non-remboursement des prêts demeurent élevés ». Depuis 2014, elle réalise des missions conjointes avec la BCEAO. Par ailleurs, des filiales d’Attijariwafa Bank et de BOA, en Côte d’Ivoire et au Sénégal, ont été auditées. « Les banques marocaines ont progressé depuis des années sur les volets techniques et réglementaires sous la poussée de la concurrence et du législateur, le royaume souhaitant faire de Casablanca une place financière de premier plan, explique Jean-Marc Velasque. La reprise par ces institutions de certains acteurs en Afrique subsaharienne peut donc constituer une bonne nouvelle. » Lorsqu’une enquête a été ouverte en 2014 contre Ecobank, mise en cause au Nigeria au sujet d’une manipulation de comptes, un collège de superviseurs a été créé. Ce dernier s’est réuni pour la première fois en avril 2015 à Abidjan, sous la présidence du gouverneur de la BCEAO et de la Commission bancaire de l’UEMOA, afin notamment de faciliter l’échange d’informations entre les pays. Reste à savoir si cette initiative, comme d’autres prises sur le continent, seront suffisantes.

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