Algérie Des progrès en vase clos

La question de la réforme du secteur bancaire est un véritable serpent de mer. Soulevée au milieu des années 1980, elle revient depuis régulièrement dans le débat public.

C’est ce qui s’appelle taper du poing sur la table. Au printemps 2015, le Forum des chefs d’entreprise (FCE), la principale organisation patronale privée, a interpellé le gouvernement d’Abdelmalek Sellal. Reprenant des critiques récurrentes, il a mis en cause l’inertie du système bancaire. Les établissements publics, soit 85 % des actifs du pays (près de 9 000 milliards de dinars), ne financent pas suffisamment les entreprises, notamment les PME, et ils n’ont guère investi dans les moyens de paiement, a ainsi déploré l’organisation. Un discours repris et soutenu par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (BM), qui exhortent depuis longtemps Alger à prendre le taureau par les cornes. En réaction, le Premier ministre Sellal, aux commandes depuis 2012, a lui-même reconnu que « la diversification de l’économie pass[ait] par un rôle plus déterminant du secteur bancaire ».

Pour autant, le diagnostic établi par les experts, y compris étrangers, est bien plus nuancé qu’on ne le croit. En janvier 2014, le FMI a rendu publiques les principales conclusions de son programme d’évaluation du secteur financier algérien (PESF). Concernant les points positifs, le grand argentier salue la politique prudentielle menée par la Banque centrale et la stabilité des six établissements publics. « Les banques algériennes sont bien capitalisées, elles sont rentables et elles bénéficient d’une forte liquidité même si cette dernière est souvent alimentée par l’État lui-même », a ainsi résumé l’un des membres de la mission. De plus, et contrairement à nombre de pays africains et arabes, le taux de créances douteuses (12 % pour les banques publiques et 5 % pour les privées) ne constitue pas un facteur d’inquiétude. « C’est d’autant plus vrai, explique Ahmed Benghari, ancien cadre financier désormais homme d’affaires dans le négoce, que la Banque centrale a mis en place un système de notation des établissements et que, surtout, elle a relevé le plancher des fonds propres. » Ce dernier est en effet passé de 2,5 à 10 milliards de dinars. Une réserve suffisamment conséquente pour absorber le choc de plusieurs défauts internes dans un contexte où l’intégration internationale très limitée met le pays à l’abri des turbulences financières et boursières extérieures.

« Le domaine bancaire est stable mais il fonctionne en vase clos. Ses faiblesses pénalisent l’économie et les moyens de paiement sont archaïques », déplore un ancien ministre réformateur qui regrette aussi que le processus de modernisation entamé au début des années 2000 ait été abandonné en 2008. Une reculade qui s’explique par une prudence accrue du pouvoir dans un contexte de crise financière internationale, ainsi que par l’effet de paralysie dû à la maladie du président Abdelaziz Bouteflika. Les observateurs s’accordent pour dire que trois grands défis doivent être relevés. D’abord, il faut revoir la gouvernance des banques publiques. Ensuite, il convient de procéder à des privatisations afin de stimuler la concurrence. Pour finir, le pays ne peut plus se contenter d’une offre des plus limitées en matière de monétique. Concernant le premier point et selon la presse algérienne, les difficultés rencontrées dans les structures publiques sont liées à la nature même du régime. Les directeurs de banque mais aussi les responsables d’agence n’ont guère d’autonomie vis-à-vis du pouvoir politique ni des cercles d’influence qui gravitent autour d’eux. « L’octroi de crédit à un entrepreneur est trop souvent une affaire de piston », confirme Ahmed Benghari. Quant aux banques privées, c’est leur « prudence excessive en matière de politique de prêts », pour reprendre les termes d’un haut fonctionnaire de la Banque centrale, qui est critiquée. Pour Ihsane el-Kadi, patron du site Maghreb émergent, premier portail économique du pays, les établissements privés étrangers se sont « algérianisés » : « Ils se limitent à financer les activités d’importation et à récolter une épargne qui demeure abondante. » Les liquidités en circulation atteignent en effet quelque 730 milliards de dinars.

La deuxième question, la privatisation d’un ou de plusieurs des six établissements bancaires publics, alimente nombre de débats. Au milieu des années 2000, la cession du Crédit populaire d’Algérie (CPA) devait illustrer la volonté des autorités de réformer le secteur en profondeur. Avec cette vente, Alger entendait introduire les « bonnes pratiques de gestion » et insuffler une véritable concurrence en matière de rémunération des dépôts et de financement des PME. Suivie de près par les médias, attendue avec impatience par nombre de hauts cadres du secteur public qui souhaitaient passer dans le privé, l’opération n’a finalement jamais eu lieu. En 2008, le gouvernement a annoncé son annulation au prétexte que la banque retenue pour racheter le CPA – il s’agissait selon les informations de l’époque du Crédit agricole français – avait retiré son offre pour cause de crise financière. « Il faut se souvenir que le premier projet de privatisation du CPA remontait déjà à la fin des années 1980, rappelle un ancien banquier algérien aujourd’hui installé à Londres. C’est un dossier emblématique de la réticence des autorités à libéraliser ce domaine et donc à perdre en influence sur la sphère des affaires. »

D’autres interlocuteurs évoquent, quant à eux, les conséquences encore palpables de l’affaire Khalifa, du nom de ce jeune golden boy propriétaire notamment d’une banque et d’une compagnie aérienne dont la chute – il est actuellement emprisonné à Blida – a provoqué un énorme scandale politicofinancier au milieu des années 2000. Ainsi, nombre de décideurs politiques demeurent persuadés que c’est au secteur bancaire public d’accompagner la mutation de l’économie algérienne. Paroles d’un cadre actuel de la Banque extérieure d’Algérie (à ne pas confondre avec la Banque centrale) : « Certaines banques publiques françaises n’ont été privatisées qu’au milieu des années 1980. Elles ont financé l’essor des Trente Glorieuses et il n’y a pas de raison que ce scénario ne se reproduise pas chez nous. À condition que le politique desserre son étreinte et que l’on investisse dans la formation du personnel et dans la technologie. »

Le dernier défi à relever est de taille. Dans un pays où il est quasi impossible de payer par chèque, où les distributeurs automatiques ne sont guère nombreux et où les virements d’une ville à l’autre peuvent prendre plusieurs jours, les banques ont encore du mal à persuader la population de délaisser le « cash » comme principal moyen de paiement. De manière régulière, des annonces officielles promettent le développement de moyens électroniques et la modernisation des structures de compensation, comme en témoignent les propos du Premier ministre Sellal en septembre dernier assurant que « le pays sera bientôt doté des meilleures infrastructures financières et bancaires du continent ». Mais, là encore, la lenteur du système et le manque d’autonomie dans la décision freinent toute tentative de réforme.

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