Innovation Le portable a de l’avenir

Yoban’Tel au Sénégal, M-Pesa au Kenya, Tigô au Ghana, Orange Money en Côte d’Ivoire et au Mali, le mobile banking est en plein boom. Une évolution qui brouille les frontières entre opérateurs télécoms et institutions financières.

Quand on parle de mobile banking, les yeux se tournent vers le Kenya et M-Pesa. Ce système de transfert d’argent et de microfinancement via téléphone portable (pesa veut dire « argent » en swahili) a été lancé en 2007 par Safaricom. Il a connu un succès immédiat et fait aujourd’hui figure de modèle sur le continent. Imitant l’opérateur kényan, Airtel, MTN, Etisalat, Tigo ou encore Orange ont eux aussi mis au point leur offre, souvent en partenariat avec des banques. Ainsi, BNP Paribas s’est associée avec Orange par le biais de sa filiale Bicis, Ecobank avec Airtel, la Société générale avec NTM et Telma, entre autres. Résultat, on comptait pas moins de 146 millions de comptes mobile money en Afrique subsaharienne, selon un rapport de 2014 de l’association GSM, qui représente près de 800 opérateurs dans le monde1. Une autre étude, réalisée par le Boston Consulting Group, témoigne de l’attrait des services bancaires en ligne, utilisés par 68 % de la population au Kenya, 52 % au Soudan, 50 % au Gabon et 37 % au Congo2.

Les opérateurs ont commencé par proposer un portefeuille électronique, un dispositif très facile d’accès. Pas de besoin de smartphone, un simple téléphone portable suffit. Pas besoin non plus d’avoir un compte bancaire ni de fournir de nombreux documents administratifs. À partir de son mobile et avec de simples codes de vérification, on peut déposer et retirer des espèces, envoyer et recevoir de l’argent, acheter du crédit pour son téléphone, payer des factures et certains achats sur Internet, voire souscrire à des assurances santé, comme c’est désormais le cas au Ghana et en Tanzanie. Ce système s’est fortement développé avec l’essor du téléphone portable. Entre 2007 et 2012, le nombre d’abonnés en Afrique subsaharienne a crû de 18 % en moyenne chaque année. En 2013, le sous-continent comptait 253 millions d’abonnés mobiles uniques. Ils devraient être 400 millions en 2019 alors que les réseaux 3G, et même 4G, se mettent progressivement en place.

« La téléphonie mobile réduit les contraintes géographiques et les coûts de transaction tout en offrant aux banques commerciales une stratégie d’expansion à faible coût », soulignait Peter Ondiege, dans un rapport de la Banque africaine de développement (BAD) publié en 20133. Une analyse partagée par les banquiers. « Le téléphone portable est la clé pour répondre aux attentes de la classe moyenne, de plus en plus nombreuse, explique Ingrid Bocris, directrice marketing à la Société générale. C’est aussi le moyen de bancariser les populations en Afrique, car le continent adoptera directement le smartphone sans passer par la case Internet. » Pour l’association GSM, le mobile money a même « permis de démocratiser l’accès aux services financiers »4. « Cela peut donner envie aux utilisateurs d’ouvrir un compte bancaire, surtout que nous vendons maintenant des produits qui permettent d’effectuer des transferts d’un compte à son portemonnaie électronique. C’est d’ailleurs pour cela que les banques veulent s’associer à nous », note Samuel Brawerman, responsable de la société Tigo Cash, en République démocratique du Congo. À terme, l’objectif pour les banques est bien de convertir le mobile money en mobile banking, c’est-à-dire pousser le détenteur de téléphone à devenir un de ses clients en ouvrant un compte qu’il gérera par Internet depuis son téléphone.

Cette tendance n’est pas près de s’inverser. D’une part, le taux d’équipement mobile est en constante progression. En Côte d’Ivoire, au Ghana et au Sénégal, six téléphones renouvelés sur dix sont des smartphones, que les acheteurs peuvent désormais acquérir à petits prix. Selon une étude du cabinet Deloitte, publiée en juin 2015, 97 % de la population africaine disposera d’un abonnement mobile d’ici à 2017, dont 30 % possédera une connexion par smartphone5. D’autre part, le faible taux de bancarisation du continent, en moyenne de 10 %, traduit un potentiel de croissance énorme du secteur. « Au Kenya, l’introduction du mobile banking a permis d’accélérer considérablement le processus, souligne Paul Derreumaux, président d’honneur du groupe Bank of Africa. Le taux de bancarisation y dépasse maintenant les 50 %, bien au-dessus de la moyenne de 35 % en Afrique de l’Est et des moins de 15 % de l’Afrique de l’Ouest. »

Reste que le développement de l’offre mobile ne sera pas la panacée. Pour nombre d’observateurs, il sera l’un des vecteurs de la percée de la banque sur le continent mais pas le seul. De fait, les grands établissements, africains comme étrangers, poursuivent leur politique d’ouverture d’agences et continent à investir massivement pour construire des réseaux de proximité. « En parallèle, les opérateurs télécoms deviennent des acteurs bancaires. Safaricom a, par exemple, créé en 2012, en partenariat avec la Commercial Bank of Africa (CBA), un produit offrant des comptes d’épargne et de prêts, la plateforme M-Shwari, ce qui le positionne comme un rival des banques », met en avant Paul Derreumaux. Le pari a aussi été gagnant pour CBA : cette banque de niche est devenue l’un des premiers établissements du pays avec plus de 10 millions de clients revendiqués ! Dans l’autre sens, en 2014 et toujours au Kenya, Equity Bank a, quant à elle, décroché une licence d’opérateur mobile virtuel. Baptisée Equitel, sa plate-forme de services bancaires mobiles compte aujourd’hui plus de 400 000 abonnés. Jusqu’à présent, opérateurs et banques ont eu tendance à nouer des alliances pour maximiser leurs investissements et réduire leurs coûts. Une stratégie de coopération qui pourrait bien céder la place à une rude compétition.

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