Karim Trad « L’avenir de notre région passe par l’entreprise »

COFONDATEUR D’AFRICINVEST

Né en Tunisie, ce fonds d’investissement est devenu une référence panafricaine. Gérant 750 millions d’euros, il investit sur une niche, les structures « familiales » de taille moyenne. Entretien avec l’un des trois « mousquetaires » à l’origine de l’aventure.

En forçant un peu le trait, on pourrait dire qu’il est l’un des trois mousquetaires de la finance maghrébine. Avec Aziz Mebarek et Ziad Oueslati, Karim Trad dirige le groupe AfricInvest, présent dans vingt-trois pays. Créé en 1994, celui-ci s’appelle à l’époque TunInvest et opère en terres tunisiennes. Sa première opération est une levée de 8 millions d’euros pour lancer le fonds TunInvest Sicar. Surfant sur leur succès, les trois dirigeants étendent leur activité au Maghreb puis, à partir de 2001, à l’Afrique subsaharienne. Un premier fonds de 34 millions d’euros est lancé. Il sera suivi d’un deuxième (108 millions) puis d’un troisième (300 millions). En vingt ans d’activité, les trois associés ont réalisé pas moins de soixante cessions. Diplômé de l’Institut supérieur de gestion de Tunis (ISG), Karim Trad revient sur l’essor du private equity, preuve de la mutation à l’oeuvre sur le continent. Un changement qui ne doit pas masquer les nombreux défis posés aux économies africaines. Âgé de 47 ans, cet ancien auditeur senior de Deloitte porte un regard acéré sur les affaires tunisiennes.

AMB : En octobre 2014, vous annonciez l’ouverture d’AfricInvest III. Où en êtes-vous ?
C’est un processus classique de levée de fonds dont la première clôture, à plus de 150 millions d’euros, a été finalisée. Nous nous apprêtons à boucler l’opération, chiffrée entre 250 et 300 millions d’euros, au premier trimestre 2016 ou, au plus tard, au second semestre. Il s’agit du troisième fonds de ce type, dédié à l’Afrique subsaharienne, que nous mettons sur pied. En parallèle, nous avons aussi des Maghreb Private Equity Funds, destinés à investir en Tunisie et au Maroc, ainsi que des véhicules spécifiques, dont un consacré au secteur financier et un autre à l’innovation. Plus récemment, nous avons lancé deux nouvelles initiatives : un fonds entre la Tunisie et la France, promu par la Banque publique d’investissement (BPI) et la Caisse des dépôts et consignations de Tunisie, et un autre franco-africain, également soutenu par BPI France. Tous deux ont pour vocation de renforcer les investissements croisés, à savoir aider les entreprises africaines en France comme les sociétés françaises sur le continent. Au total, nous gérons quatorze fonds qui représentent 750 millions d’euros et des participations dans plus de 120 entreprises.

En vingt ans d’existence, vous avez réalisé une soixantaine de cessions sur l’ensemble du continent. Comment a évolué le capital-investissement en Afrique ?
C’est devenu une industrie à part entière qui se développe à vitesse grand V. Les investissements se multiplient, drainant des capitaux. Les acteurs internationaux du secteur, tels que Carlyle et KKR, montent des fonds dédiés. Les voyant s’activer, d’autres opérateurs constituent eux aussi des équipes. Ce mouvement global ne se fait pas par hasard, les conditions d’une émergence sont réunies. L’Afrique représente un énorme marché : plus de cinquante pays, plus d’un milliard d’habitants, des taux de croissance supérieurs à 5 %, une population jeune, encline à consommer, des besoins en infrastructures, dans les domaines de l’éducation et de la santé, mais aussi dans le secteur financier et énergétique… La Chine, l’Inde, les États-Unis et l’Europe mettent le continent au centre de leur stratégie.

On parle en effet beaucoup de l’arrivée des géants mondiaux, dont les américains Carlyle, KKR, Blackstone mais aussi le français Wendel…
Nous ne les considérons pas comme des concurrents car nous ne travaillons pas sur le même segment qu’eux. AfricInvest se concentre sur les petites et moyennes entreprises quand les grands groupes réalisent des investissements d’une autre nature, plus conséquents et portant généralement sur les infrastructures. Notre coeur de métier est l’accompagnement des entrepreneurs sur le long terme avec une approche industrielle de proximité, d’où notre positionnement d’investisseur des familles à forte valeur ajoutée. Nous avons un visage humain et nous opérons sur la base d’un contrat de confiance avec nos partenaires.

Comment vous positionnez-vous par rapport aux autres fonds africains comme Helios, Abraaj Group et Emerging Capital Partners (ECP) ?
Nous sommes les meilleurs ! Plaisanterie à part, nous opérons effectivement sur le même marché. Mais les acteurs que vous citez, notamment Abraaj Group, sont bien plus gros que nous et présents dans des secteurs que nous n’approchons pas, comme l’immobilier et les infrastructures.

Récemment, vous avez fait trois belles sorties dans l’assurance : cession du nigérian Mansard Insurance en 2014, vente du kényan UAP en 2015, cession d’Alios Finance fin 2015. Qu’est-ce qui explique ces succès ?
Notre capacité à identifier les bons dossiers et à faire changer de l’intérieur les entreprises. À ceux qui viennent nous voir uniquement pour obtenir des financements, nous répondons qu’ils n’ont pas frappé à la bonne porte. Nous nous intéressons aux personnes qui cherchent un accompagnement dans l’exécution d’une stratégie élaborée collectivement. Nous n’apportons pas seulement de l’argent mais aussi une compétence, à savoir l’expertise de nos équipes et notre réseau. Résultat, certaines entreprises nous demandent de rester à leur conseil d’administration alors même que notre mission est achevée. Dans tous les cas, nos sorties doivent contribuer à pérenniser la société. Autrement dit, nos successeurs doivent apporter un plus. Que ce soit pour Mansard Insurance, UAP ou Alios Finance, les acheteurs ont su convaincre le management en place avec un projet industriel axé sur la croissance. Dans le cas précis de Mansard, nous avons passé le relais à Axa, qui a une stratégie industrielle sur le Nigeria.

Les choses ne se passent pas toujours aussi bien. La vente de votre participation dans NCA Rouiba a été bloquée par les autorités boursières algériennes. Que s’est-il passé ?
Il s’agit de difficultés en lien avec des procédures administratives. Nous en avons l’habitude et nous le gérons comme partout ailleurs. Cela n’empêche pas Rouiba d’être une vraie réussite. C’est une marque qui enregistre d’excellentes performances. Nous parlons de l’une des premières entreprises privées introduites à la Bourse d’Alger. Certains s’en sont étonnés mais c’est une consécration en termes de notoriété, de potentiel de développement et de capacité à lever des capitaux. Notre travail consiste aussi à animer les marchés et à bousculer certains a priori. À travers cette entrée en Bourse, dans un contexte financier pourtant morose, nous sommes partiellement sortis de Rouiba. In fine, nous sommes extrêmement satisfaits de notre investissement.

La conjoncture est loin d’être rose au Maghreb, avec des marchés fébriles, une croissance au ralenti, des inquiétudes face à l’insécurité…
Il y a une appréhension due à une mauvaise lecture des événements, doublée d’une approche à court terme. Or, en Afrique, il faut s’inscrire sur le moyen et le long terme. Nous avons besoin d’investisseurs avec une vision stratégique et porteurs d’innovation.

Y a-t-il une spécificité du marché maghrébin du capital-investissement ?
Il est en train de se sophistiquer avec la multiplication des acteurs, une nouvelle génération souvent formée dans les meilleures universités occidentales et l’atteinte d’une certaine maturité. Il y a une vingtaine d’années, il fallait faire preuve de pédagogie pour convaincre les entreprises familiales d’ouvrir leur capital et d’accueillir un investisseur. Dans le cas de la Tunisie, il a aussi fallu s’imposer par rapport aux banques, qui offraient un accès facilité au crédit, même si la rémunération de la dette est bien différente de celle du capital. Malgré tout, je considère que les entreprises tunisiennes sont encore souscapitalisées aujourd’hui. Le private equity a donc de beaux jours devant lui.

Quels sont les secteurs et les pays dans lesquels vous voulez investir davantage ? Et pourquoi ?
Nous n’avons pas d’approche par pays ni par région, encore moins sectorielle. Nous agissons au cas par cas en raisonnant en termes d’opportunité. Ce sont nos équipes sur le terrain qui se chargent de cette analyse à partir de nos six (et bientôt sept) bureaux régionaux. Si elles nous disent que les conditions sont réunies, nous y allons.

Vous expliquez que votre secteur d’activité doit aider au développement des PME. Êtes-vous optimiste sur la consolidation du secteur privé ?
L’avenir de notre région passe par les entreprises. Ce sont elles qui vont créer un Maghreb uni, ce seront elles les ouvrières de l’intégration. Pour pérenniser leur activité, elles n’ont pas d’autre choix que de s’internationaliser, ce qui débutera par le renforcement des liens avec les pays voisins, partageant la même culture et la même langue. Cette tendance est déjà bien amorcée : des sociétés tunisiennes vont en Algérie, au Maroc comme elles étaient en Libye ; des entreprises algériennes exportent en Tunisie… Avec le temps, des regroupements par secteur vont s’opérer. Le capital- investissement peut être un catalyseur de ce phénomène en créant des leaders régionaux comme nous l’avons fait avec Alios, avant de passer le relais à Tunisie Leasing. L’UAP, avec son déploiement régional sur l’Ouganda, la République démocratique du Congo, le Rwanda, la Tanzanie, est aussi un acteur qui rayonne au niveau régional. S2M, champion de la monétique coté à la Bourse de Casablanca et qui déploie ses solutions un peu partout en Afrique mais aussi au Moyen-Orient et en Europe, est également un bon exemple.

Vous soutenez le microcrédit depuis longtemps. Allez-vous accroître vos activités dans ce domaine ?
Assurément. Nous avons investi partout en Afrique avec le groupe Desjardins, notre partenaire, ainsi que dans le Centre des entrepreneurs en Tunisie. C’est un secteur auquel nous croyons car il favorise l’inclusion financière. Il s’adresse à une population non bancarisée, exclue. La microfinance offre une chance d’avoir une situation en devenant auto-entrepreneur.

Concernant la Tunisie en particulier, les indicateurs sont au rouge. Qu’est-ce qui ne fonctionne pas ?
Il manque le courage d’engager les réformes nécessaires. Tout le monde attend un homme politique qui prenne des décisions et assume ses responsabilités. Il faut consolider le secteur financier en réduisant le nombre d’acteurs. La recapitalisation des banques publiques qui a été réalisée reste insuffisante. Il conviendrait aussi de restaurer la valeur travail. Dans une économie mondialisée, où la concurrence est rude, on ne peut pas être dans une surenchère de revendications et espérer séduire les investisseurs. Si Peugeot a choisi le Maroc plutôt que la Tunisie, ce n’est pas tant en raison des fondamentaux économiques que de la stabilité et du climat social. La Tunisie post-révolution avait un capital de sympathie qu’elle n’a pas su faire fructifier. Le Nobel de la paix est une occasion d’améliorer l’image du pays. Le ministère des Affaires étrangères doit aussi s’ériger en VRP de la Tunisie. Il faudrait également redorer le blason de nos ambassades en Afrique. Les chantiers sont énormes et le premier donneur d’ordres, l’administration, a été laminé avec notamment le départ des fonctionnaires les plus expérimentés. Pour remettre la machine en marche, il faut du temps mais aussi imposer des choix et un cadre. Au fond, c’est un problème de gouvernance : avons-nous les bonnes personnes aux commandes ?

Le gouvernement travaille à l’établissement d’un nouveau code de l’investissement. Est-ce une bonne chose ?
Il me semble qu’avec ce code, on se trompe de débat. On fait compliqué alors qu’il suffirait d’identifier les secteurs devant bénéficier d’avantages fiscaux pour canaliser l’épargne dans leur direction. Pourquoi interdit-on l’investissement étranger dans la distribution, qui est un secteur créateur d’emplois par exemple ? On est resté sur une position dite « protectionniste », ce qui est contre-productif.

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