Pour commencer AMB N°10

PERFECT STORM ?

L’interview de Jean-Michel Severino (à lire p. 28) a le mérite de poser clairement les enjeux de l’Afrique émergente dans un contexte de ralentissement de l’économie. À tout point de vue, la situation actuelle relève de ce que les Anglo-Saxons appellent une perfect storm, une « tempête parfaite ». Chute des cours des matières premières (pétrole en tête), baisse de la demande de la Chine, stagnation des économies émergentes, morosité dans les pays riches, pression sur les réserves en devises, pression sur les financements et le crédit, chaos sur les monnaies – en particulier celles qui sont fortement liées au commerce international –, dévaluation, crise possible de l’endettement, augmentation des déficits… Le défi posé en cette fin 2015 est donc d’une exceptionnelle amplitude. Ce sombre tableau doit inciter à la mobilisation, mais aussi à ne pas perdre de vue les cartes maîtresses que l’Afrique a en main. Les taux de croissance de ces dernières années ne sont pas que le produit du boom des matières premières. La consommation intérieure démarre enfin, portée par une vigoureuse démographie. La technologie (téléphonie, Internet, digital…) déverrouille les initiatives tout en faisant baisser les coûts. Des aires entières, comme la côte orientale, s’insèrent rapidement dans l’économie mondiale. Des grands centres urbains, Casablanca, Lagos, Nairobi, Abidjan… bouillonnent d’activités et de projets. Une nouvelle génération, mieux formée, plus ambitieuse, prend progressivement les rênes, y compris dans le secteur public. La gouvernance s’améliore lentement, ainsi que la capacité d’affronter les crises. L’Afrique n’est peut-être pas encore le grand continent d’opportunités, mais elle change. Elle est de nouveau en marche.

HAUT LES COEURS !

D’ailleurs, elle n’est pas la seule à être touchée par ce phénomène de conjoncture négative. Début octobre, le FMI a révisé à la baisse ses prévisions de croissance mondiale pour 2015. Un petit 3,1 %, soit le plus mauvais chiffre depuis 2009 (l’année qui a suivi le grand krach…). Le ralentissement est particulièrement marqué chez les pays émergents, qui encaissent une cinquième année consécutive de recul. Principal responsable : l’effondrement du marché des matières premières. Mais aussi le ralentissement de la Chine, concentrée dorénavant sur son marché intérieur, les questions cruciales de sa gouvernance politique et l’éco-durabilité de son système. Le Brésil et la Russie sont en récession. Certains pays qui ont profité du boom n’ont pas constitué de réserves suffisantes pour affronter le gros temps. D’autres sont littéralement à la merci d’un relèvement (inévitable ?) des taux d’intérêt américains. La dette globale (publique et privée, dans les pays riches ou les pays intermédiaires) reste un problème aux proportions « atomiques ». À lire entre les lignes, pour le FMI, la situation s’annonce comme structurelle, durable. La baisse de la productivité impacte le potentiel de croissance à long terme, qui se répercute sur la demande et l’investissement. Le cercle vicieux… Dans ces moments difficiles où les « marchés nouveaux » perdent leur charme, la place des États-Unis, de l’Europe et dans une moindre mesure du Japon (excentré et vieillissant) redevient centrale. C’est ici que se retrouvent la puissance, la capacité d’investissement, les talents, la sophistication, les idées, les géants de demain (Internet, biotechnologie, santé…). New York, Londres, Berlin (et un peu Paris tout de même) redeviennent les centres traditionnels du monde. Et là, les grands font le dos rond en attendant la prochaine embellie, le prochain cycle positif, sans vouloir questionner fondamentalement un modèle qui, pourtant, s’épuise…

UN AUTRE MONDE ?

L’expansion du commerce, de l’accumulation des richesses est-il un processus sans fin ? Le capitalisme peut-il se survivre perpétuellement à lui-même ? Un jour, il n’y aura plus de pétrole, ou pas assez pour faire tourner la machine à polluer qu’est devenue la société humaine. D’ici là, le réchauffement climatique risque de condamner les générations futures à vivre sous la menace permanente de l’extinction. L’économiste Daniel Cohen (voir p. 144) estime que nous vivons peut-être la fin de la croissance. La révolution digitale entraîne des gains immenses de productivité qui se font aux dépens des classes moyennes et de l’emploi. Les désirs sont infinis mais le monde est clos, conclut-il. Peut-être alors doit-on penser autrement, changer les paradigmes. Sortir des logiques du pur profit. Entrer dans l’utopie de la durabilité. Peut-être est-ce là que se trouvent les grands gisements de la croissance de demain…

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