INGA, la grande utopie

Infrastructures C’est l’histoire d’un rêve fou : construire le plus grand barrage hydroélectrique du monde. Situé à Inga, en République démocratique du Congo, il pourrait alimenter toute l’Afrique en énergie. Sauf qu’après plusieurs décennies, le projet se limite, pour le moment, à deux barrages vétustes.

Il a une histoire aussi longue et tortueuse que le cours d’eau qu’il doit dompter. Situé à 300 kilomètres en aval de la capitale congolaise Kinshasa, le barrage d’Inga doit devenir, depuis des décennies, le plus grand du monde. Sur le papier, ses dimensions sont vertigineuses, autant que ses ambitions : un complexe de 52 turbines, une retenue d’eau s’étalant sur 15,5 km², une production de 40 000 mégawatts (MW), soit le double du site – déjà gigantesque – des Trois- Gorges en Chine. Colossal, cet investissement de 80 milliards de dollars permettrait de faire un pas de géant dans l’électrification de l’Afrique, en raccordant un demi-milliard de ses habitants. Le gouvernement congolais, la Banque mondiale (BM) et de nombreuses entreprises étrangères en sont persuadés. Oui, mais voilà, il faudrait que ce « Grand Inga » aboutisse enfin. Car pour le moment, il se limite à deux barrages vieillissants, construits il y a une quarantaine d’années et mal entretenus. Le projet est devenu au fil du temps le symbole d’un rêve fou jamais réalisé. En 1996, le journaliste belge Douglas De Coninck l’a même qualifié de « père de tous les éléphants blancs »1. Depuis, il a souvent été comparé au monstre du loch Ness, surgissant et disparaissant au gré des époques. Retracer son parcours accidenté, c’est se replonger dans l’histoire de la République démocratique du Congo (RDC), un pays qui regorge de ressources naturelles mais qui n’a pas su les mettre à profit pour se développer. Suivre l’épopée de ce barrage, c’est donc raconter la saga d’un immense gâchis. Tout commence à la fin du XIXe siècle lorsque Henry Morton Stanley débarque à l’embouchure du fleuve Congo à l’occasion d’une mission de reconnaissance pour le roi des Belges, Léopold II. L’explorateur britannique, que les autochtones accueillent par des « inga » (bonjour), selon la légende, est le premier à prendre conscience de son potentiel. Surnommé Nzadi, ce « fleuve qui avale toutes les rivières » déverse près de 40 000 m3 d’eau à la seconde dans l’océan Atlantique, qu’il rejoint en un tumultueux réseau de chutes et cascades. « Quand l’Institut des études géologiques américain publie en 1921 son Atlas mondial, il présente le bassin du Congo comme abritant un quart des ressources hydroélectriques disponibles sur la planète », rappellent Charles Kenny et John Norris dans un article publié en mai dans la revue Foreign Policy2. Pour Léopold II, qui a déjà fait main basse sur les forêts d’hévéas, c’est une aubaine. En 1925, le colonel Pierre Van Deuren présente à son successeur Albert Ier un plan d’exploitation grandiose : il prévoit la construction de sept barrages visant à faire de la colonie la première puissance énergétique du continent, capable d’exporter son électricité tous azimuts. Mais la crise de 1929, la Grande Dépression puis la Seconde Guerre mondiale compromettent sa réalisation. Un mauvais présage disent certains aujourd’hui.

LE RÊVE DE MOBUTU
Le projet revient sur le devant de la scène dans les années 1950 à la faveur des Trente Glorieuses. « Le Congo assure alors 70 % de la production mondiale de diamants industriels et de cobalt, ainsi que 10 % de celle de cuivre », soulignent les deux auteurs de Foreign Policy. Tout semble possible, même transformer la colonie belge en zone industrielle sur le modèle de la Ruhr allemande avec une usine d’aluminium géante et une industrie chimique de pointe. Pour ce faire, Bruxelles sollicite les plus grandes sociétés du secteur. Un consortium américain présente une solution en trois phases. La première consisterait à construire un barrage sur une dérivation du fleuve (Inga I) pour produire de l’électricité alimentant le marché local. Une fois en fonctionnement, il servirait à financer la deuxième étape, l’ajout de nouvelles turbines sur le même site pour augmenter la capacité de production (Inga II). Enfin, des travaux beaucoup plus conséquents donneraient naissance à une retenue d’eau de grande ampleur en modifiant la course du fleuve (Inga III). Malgré le coût du projet (320 millions de dollars pour Inga I et 3 milliards pour l’ensemble), le pouvoir belge est enthousiaste. Sauf qu’une nouvelle fois, l’affaire tourne court. En 1960, le Congo accède à l’indépendance et entre dans une grande période d’instabilité. Le duo Patrice Lumumba (Premier ministre)-Joseph Kasavubu (président) doit faire face à une mutinerie de l’armée et à la rébellion de la riche province minière du Katanga, le tout dans un contexte de guerre froide. Après l’élimination de Lumumba, proche de l’URSS, Joseph Désiré Mobutu, soutenu par les Américains, renverse Kasavubu. Puis il s’autoproclame président : la RDC bascule dans la dictature.

Avide de grandes réalisations et en quête de toute-puissance, le nouvel homme fort du pays reprend à son compte les plans coloniaux. À l’époque, les cours des matières premières, qui font la fortune du Congo, sont au plus haut. Mobilisant de nombreux ingénieurs étrangers et des milliers de travailleurs congolais, la construction d’Inga I se déroule sans grande difficulté. Débutée en 1968, elle est achevée quatre ans plus tard. Le site, qui compte six turbines d’une capacité totale de 351 MW, est inauguré en grande pompe en 1972. Il alimente la capitale du désormais Zaïre et fait la fierté de toute la nation. Financé exclusivement par les deniers publics, il prouve que les États africains sont capables de prendre leur destin en main. Grisé par ce succès, Mobutu passe à l’étape suivante, Inga II. Plus audacieux que le précédent, ce projet consiste à installer huit nouvelles turbines capables de générer 1 402 MW ainsi qu’une ligne à haute tension de près de 2 000 km pour acheminer l’électricité jusqu’au Katanga. Porté par des considérations autant politiques qu’économiques, le maréchal Mobutu pense ainsi étouffer les velléités indépendantistes de la région, en pouvant à tout moment la priver de courant. Les travaux, réalisés par un consortium occidental mené par l’américain Morrison-Knudsen International, commencent en 1974. Chiffrés à 350 millions de dollars pour la seule ligne haute tension, ils sont réglés grâce à un prêt des États-Unis.

Mais très vite, l’entreprise tourne au cauchemar. Pour relier le barrage à sa destination finale, il faut installer en pleine jungle pas moins de 10 000 pylônes et câbles associés. « Le matériel importé est débarqué au petit port de Matadi puis acheminé par bateau et par train jusqu’à l’intérieur des terres. Quelque 140 000 tonnes d’équipement ont transité de la sorte », rapporte le New York Times en 1981, décrivant un cassetête logistique3. Aux conditions climatiques difficiles s’ajoute l’instabilité de la zone, plusieurs fois soumise aux attaques des indépendantistes katangais. Résultat, le chantier prend un retard considérable et la facture s’alourdit de jour en jour. Inga II n’est mis en service qu’en 1982, huit ans après la pose de la première pierre. Son coût s’est envolé et avoisine le milliard de dollars. Ce fiasco industriel est celui de tout un pays. Depuis le milieu des années 1970, le cours des minerais est en chute libre, entraînant la fonte drastique des recettes d’exportation. Pour venir à bout d’Inga II, Mobutu a emprunté massivement, plus que de raison. L’inflation s’envole, la monnaie plonge, l’économie est à genoux. Au début des années 1990, le pays croule sous près de 13 milliards de dollars de dettes, dont un quart au moins est imputable aux investissements liés aux barrages. Or, la majorité des Congolais n’ont toujours pas accès à l’électricité. Inga est devenu l’illustration de la mégalomanie d’un homme et des excès de son régime.

Il s’ensuit une longue descente aux enfers, alors que l’ensemble de la région s’embrase. Après le génocide au Rwanda en 1994, le Katangais Laurent-Désiré Kabila, soutenu par les Tutsis rwandais, renverse Mobutu en mai 1997. Le « Léopard du Zaïre » fuit au Maroc, où il meure d’un cancer quelques mois plus tard. Son successeur n’est pas au pouvoir depuis un an qu’il subit une invasion de ses anciens alliés. Voulant frapper fort, ils foncent sur Inga et, en août 1998, annexent le site, privant Kinshasa (et Brazzaville) de courant. Les étrangers, notamment Français et Américains, sont évacués d’urgence. Laurent-Désiré Kabila se replie à Lubumbashi pour organiser la riposte. Ce n’est que grâce à l’aide de l’Angola, puis du Zimbabwe et de la Namibie, qu’il reprend la main et chasse les rebelles. Malheureusement, la guerre dégénère en conflit régional impliquant une vingtaine de groupes armés et faisant 5 millions de morts. Les combats ne cessent qu’en 2002 après la signature d’un accord de paix entre la RDC et le Rwanda. Entre-temps, Kabila père a été assassiné en 2001 et son fils, Joseph, a pris sa place. Pendant toute cette période, Inga est laissé à l’abandon. Faute de maintenance et d’argent, le site tombe en décrépitude. Au retour de la paix, seules quatre des six turbines d’Inga I fonctionnent, trois sur huit uniquement à Inga II. Les canaux sont ensablés, la ligne électrique est en piteux état. « Ensemble, les deux barrages fonctionnent à moins de 40 % de leur capacité. Sans oublier les pénuries et coupures d’électricité y compris dans les mines et à Kinshasa », note Anders Lustgarten, auteur d’un rapport pour la fédération d’ONG Counter Balance4. En 2003, la BM lance un plan de réhabilitation de 200 millions de dollars. Pour accélérer le processus, le gouvernement congolais fait appel au secteur privé. L’allemand Siemens, le canadien Mag Energy, l’anglo-australien BHP Billiton, le sud-africain Eskom, entre autres, annoncent tour à tour leur participation avant de renoncer. De son côté, le bailleur de fonds international persiste malgré les difficultés logistiques, bureaucratiques et financières. La date de fin des travaux est cependant repoussée plusieurs fois. Prévue pour 2012, elle est maintenant fixée à 2016. Quant au coût de l’opération, il a explosé à 883 millions de dollars.

NOUVEL ESPOIR GRÂCE À PRETORIA

Le dernier rebondissement de ce feuilleton énergétique intervient en octobre 2013. La RDC et l’Afrique du Sud signent un accord de coopération porteur d’espoir puisqu’il relance Inga III. Manquant cruellement d’électricité, Pretoria s’engage à acheter la moitié de la future production du nouveau site, ce qui rend, pour la première fois depuis des décennies, le projet viable économiquement. Nécessitant 12 milliards de dollars d’investissement, soit un tiers du PIB de la RDC, Inga III prévoit l’installation d’un barrage sur un affluent du Congo (la rivière Bundi) pour créer une retenue d’eau de 22 000 hectares qui générerait 4 800 MW. L’Afrique du Sud en achèterait 2 500, les compagnies minières du Katanga 1 300, la Société nationale d’électricité congolaise (Snel) se chargeant des 1 000 MW restants. Les bailleurs de fonds internationaux, qui n’ont jamais désespéré de faire du projet une vitrine de leur politique de développement, mettent à nouveau la main à la poche : la Banque africaine de développement (BAD) débloque 68 millions de dollars en novembre 2013, la BM 73,1 millions en mars 2014. Pour élaborer le cahier des charges, le gouvernement congolais s’entoure de prestigieux conseils, la banque d’affaires Lazard, le cabinet d’avocats Orrick et la société d’ingénierie Tractebel. L’appel d’offres doit être lancé prochainement et l’heureux élu sélectionné en 2016 pour un début des travaux en 2017. Trois candidats sont connus depuis 2010 : un consortium mené par China Three Gorges Corporation, un autre conduit par le géant du BTP espagnol ACS et un dernier dirigé par le canadien SNC-Lavalin. Plus récemment, Kinshasa a également ouvert la porte à d’autres acteurs, comme les français Bouygues, GDFSuez ou Alstom. « Inga III reste, sans conteste, le projet le plus à même de transformer l’Afrique en ce XXIe siècle », souligne Augustin Matata Ponyo Mapon, le Premier ministre congolais. Une fois en activité, il devrait être complété par un ensemble de cinq autres barrages permettant d’atteindre les 40 000 MW, soit l’équivalent de plus de 20 réacteurs EPR de troisième génération ! C’est ce « Grand Inga » qui pourrait fournir de l’électricité à 500 millions d’Africains, soit la moitié de la population actuelle du continent…

Les Congolais, dont moins de 9 % ont accès à l’électricité, ne demandent qu’à voir. « J’ai entendu parler d’Inga pour la première fois en 1974, j’étais alors adolescent, raconte le pasteur Jacques Bakulu, qui dirige l’association Cepeco (Centre pour la promotion et l’éducation des communautés de base) dans le Bas-Congo. L’administration Mobutu expliquait qu’avec sa construction, tous les foyers auraient leur poste de radio. Mais, aujourd’hui encore, le courant est un luxe ici. » Manque de volonté politique, négligences à répétition et corruption à tous les niveaux ont conduit Inga dans le mur. Le pasteur plaide pour une révision en profondeur de la Snel à travers la séparation de ses trois activités (gestion du barrage, transport et commercialisation de l’électricité) afin de gagner en efficacité et en transparence. L’État doit aussi trouver d’urgence un allié dans le secteur privé afin de se libérer de la dépendance à la BM et à la BAD, engagées en coulisse dans une querelle pour garder la haute main sur le projet. Dès 2012, le chercheur Anders Lustgarten dénonçait les travers du « business du développement » autour du fleuve Congo, « l’inadéquation des grands éléphants blancs des institutions financières internationales aux besoins locaux ; la sinécure des subventions, contrats et marchés pour les sociétés occidentales ; le transfert des responsabilités et des coûts aux pays tout en réservant les profits aux multinationales ». Au sein de la société civile, l’opposition au projet a grandi avec les années. Critiquant l’absence de consultation des populations locales, les associations dénoncent l’impact environnemental et social des barrages (déplacements forcés de villages, inondation de vallées fertiles, déforestation). « Inga III et son extension sont trop grands et risqués pour être réalisés et rentables un jour, affirme Ange Asanzi, de l’ONG International Rivers. Surtout, en l’état actuel, ils ne bénéficieront jamais à la population. Alors pourquoi continuer à perdre du temps ? On aurait déjà dû opter pour un autre plan, plus réaliste, à savoir plusieurs barrages de petite taille disséminés dans le pays. » Et les réfractaires au projet de souligner qu’avant 2013 deux premières tentatives de mise en oeuvre d’Inga III ont échoué, l’une, appelée « West Power Corridor », émanait des pays d’Afrique australe, l’autre du géant minier BHP Billiton. Pour le gouvernement congolais et ses partenaires, il s’agit donc de prouver qu’ils sont capables de faire sortir le « Grand Inga » de terre. C’est-à-dire de changer le cours de l’histoire et de transformer un mythe en réalité.

1. Douglas De Coninck, Witte olifanten, Van Halewyck, 1996.
2. Charles Kenny, John Norris, « The River That Swallows All Dams », Foreign Policy, 8 mai 2015.
3. Alan Cowell, « A Power Line Across Zaire Nearly Ready », The New York Times, 17 août 1981.
4. Anders Lustgarten, « Le cauchemar de Conrad », Counter Balance, janvier 2012.

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