Alioune Sall « Les plans d’émergence relèvent souvent de l’incantation creuse »

DIRECTEUR EXÉCUTIF DE L’AFRICAN FUTURES INSTITUTE (AFI)

Ancien révolutionnaire maoïste, il est devenu l’un des initiateurs de la prospective africaine. Quelles transitions politique et économique pour le continent ? Comment créer de la croissance ? Élaborer un désir d’avenir collectif ? Éléments de réponse.

Docteur en sociologie, ancien coordonnateur, de 1997 à 2003, du projet régional Études nationales de perspectives à long terme du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), à Abidjan, le Sénégalais Alioune Sall, 64 ans, est l’un des grands noms de la prospective en Afrique. Directeur exécutif de l’African Futures Institute (AFI), le think tank panafricain qu’il a fondé en 2003 à Pretoria, en Afrique du Sud, il appuie des projets à travers le continent. Sa structure de sept permanents agit comme le secrétariat d’un réseau de 2 000 experts africains. Plus connu sous son surnom de « Paloma » dans son pays d’origine, cet ex-maoïste a été un compagnon d’Omar Blondin Diop avec qui il a été arrêté au Mali en 1971 et extradé au Sénégal pour avoir soutenu les « incendiaires » du Centre culturel français (CCF) à Dakar. Omar Blondin Diop est devenu un héros après sa mort en prison, le 11 mai 1973, dans des circonstances à ce jour non élucidées et qui avaient provoqué des émeutes à Dakar. Alioune Sall est l’auteur, avec l’expert français Jacques Giri, d’Afrique 2025 : quels futurs possibles pour l’Afrique au sud du Sahara ? (Karthala, 2003).

AMB : Quels sont les futurs possibles pour le continent ?
En Afrique comme ailleurs, il n’y a pas de fatalité historique à laquelle les sociétés ne sauraient échapper. L’avenir sera en grande partie le résultat nos actions et de ce que les autres feront ou ne feront pas. Nous devons en prendre conscience. Qu’entreprenons-nous pour que ce que nous souhaitons puisse devenir réalité ? Pour répondre plus directement, je dirais que nous sommes, en Afrique, à la croisée des chemins. Nous pouvons être un continent émergent, comme d’autres avant nous. Parmi nos atouts figurent un bonus démographique, car notre population est jeune, et l’essor de la classe moyenne. Si nous voulons tirer parti de ces avantages, il faut que nous construisions une compétitivité durable basée sur deux leviers de croissance : l’un portant sur les économies réelles, et un second axé sur le plan monétaire. Rompre avec le passé, se mettre en quête de l’avenir avec des projets nouveaux et une identité à construire, tel est l’enjeu africain.

En 2003, vous aviez élaboré quatre scénarios pour l’Afrique à l’horizon 2025, du plus pessimiste au plus optimiste. Quels étaient-ils ?
Nous étions partis de deux hypothèses. Tout d’abord, les relations personnelles prévalent sur le continent, plus que la logique de recherche de profit et de compétitivité. Pour limiter les risques, on maximise le capital en liens sociaux et non le profit par l’augmentation de la productivité. Ensuite, les États ne favorisent pas la mise en place d’un cadre propice à l’activité économique, mais redistribuent la rente et laissent fleurir le secteur informel. Le premier scénario, « Les lions pris au piège », décrivait la situation de blocage et de stagnation qui prévaut depuis plus d’un siècle. Le deuxième, que nous avions intitulé « Les lions faméliques », correspond à la trajectoire catastrophique qu’a connue le Mali : choc interne (affaiblissement de l’État) et externe (crise en Libye). Le troisième, « Les lions sortent de leur tanière », signalait l’avancée d’une logique économique sur une logique sociale, avec une pression sur l’État pour faciliter le climat des affaires. Le quatrième, enfin, « Les lions marquent leur territoire », était quasiment utopique, avec le passage à une Afrique prête à inventer sa propre voie de développement, en mariant les logiques économiques et relationnelles, au niveau des individus comme des pouvoirs, conscients de l’impasse à laquelle mène l’imitation de l’Occident. Des évolutions vont dans ce sens, mais un tel scénario implique un investissement fort dans la formation et l’information.

L’école est-elle la priorité des priorités ?
Elle devrait l’être. Nous devons éduquer notre jeunesse, si nous ne voulons pas la voir périr – au sens propre comme au sens figuré. L’école est la clé de l’avenir, mais pas n’importe laquelle. En tout cas, pas celle conçue à l’époque coloniale et néocoloniale pour former des auxiliaires plutôt que des penseurs ou des leaders. La valorisation des disciplines scientifiques et techniques est un passage obligé si l’on veut asseoir la transformation du continent sur des bases solides et durables. Parce qu’elle n’est pas encore à l’heure de l’économie du savoir, l’Afrique offre le paradoxe d’un continent habité par les populations les plus pauvres du monde malgré sa richesse en ressources naturelles – ce qui lui a valu d’être la proie des colonialistes hier et celle des pays émergents aujourd’hui.

Les approches de la prospective diffèrentelles en fonction des régions ou des zones linguistiques ?
Dans un sens, oui. Les anglophones sont plus quantitatifs et donc réducteurs. Ils prennent des variables quantifiables sur lesquelles ils ont des séries longues et font du calcul. Les francophones sont plus qualitatifs, ils parlent plus d’idées et intègrent par exemple les valeurs culturelles, difficiles à mesurer.

L’avenir est-il mieux perçu et pris en compte dans les pays miniers tels que l’Afrique du Sud, où les opérateurs économiques se projettent sur cinquante ans pour leurs investissements ?
Je n’en suis pas certain. Dans des pays miniers où j’ai travaillé, j’ai vu autant d’opérateurs économiques obsédés par des questions de court terme, comme les variations des cours des matières premières, que de dirigeants soucieux du long terme. On y trouve autant de « raiders » en quête de « coups » que de capitaines d’industrie qui veulent s’inscrire dans la durée. Il existe aussi des pays sans grandes ressources minières, dont les responsables voient assez loin. Au Sénégal des années 1960, Léopold Sédar Senghor ne pouvait compter que sur l’arachide, une culture qui relève de l’année, mais il n’en pensait pas moins au Sénégal futur et se référait à l’horizon de l’an 2000. Cette passion pour le long terme se retrouve aujourd’hui chez Paul Kagamé, dont le pays est loin de regorger de ressources minières. Le rapport au temps n’est pas déterminé par les richesses naturelles.

Proposez-vous vos services partout ?
Non. Nous n’opérons que dans les pays où un dispositif institutionnel est susceptible de favoriser une interaction entre plusieurs forces locales (opérateurs économiques, syndicats, société civile, fonctionnaires) de manière non contraignante, dans un climat de libre expression. Il nous est arrivé de rejeter des offres venant de nations où ces conditions n’étaient pas réunies.

Êtes-vous d’accord avec l’expert américain Jonathan Berman, qui travaille sur le secteur privé africain, pour estimer que les centres de décision sont dilués en Afrique – contrairement à l’Asie – ce qui permet une certaine innovation ?
Je parlerais plutôt d’ingéniosité dictée par des impératifs de survie. Dans les milieux populaires, on fait de la récupération, on détourne et on recycle, avec beaucoup de phénomènes de copie et de mimétisme. L’innovation est plus rare car elle requiert des infrastructures technologiques encore embryonnaires.

Un réseau mouride qui ouvre une banque à Broadway, en plein New York, et qui fait des transferts d’argent sur simples coups de fil, est-ce innovant ?
Non, c’est ingénieux et créatif ! Ces réseaux n’ont pas mis au point une nouvelle carte SIM ou un nouveau modèle de communication. Je me méfie de toute idéalisation : ce n’est pas très éloigné du paternalisme de monter en épingle tout ce que les Africains font – et qui n’est pas toujours très bien. On n’a pas besoin d’être plus généreux à leur égard, comme pour se dédouaner à bon compte…

Que pensez-vous des plans d’émergence qui essaiment en se donnant des dates limites pour le décollage économique ?
L’émergence est dans toutes les bouches aujourd’hui. Nous avons recensé dix-huit plans nationaux d’émergence élaborés ces trois dernières années, d’inégale valeur. Quelques-uns procèdent d’un véritable effort pour jeter les bases d’une transformation structurelle et sont adossés à une réflexion prospective. D’autres, les plus nombreux, relèvent plus de l’incantation et du verbiage creux, et n’ont d’autre fonction que d’attirer des investissements étrangers. Ils sont souvent préparés par des cabinets étrangers, experts en couper-coller, qui se comportent en véritables « dealers » qui vendent des programmes. À quoi va-t-on ensuite mesurer l’émergence ? À l’aide du PNB ? On sait que les courbes de croissance en Afrique s’accompagnent d’une hausse de la pauvreté – et donc d’une augmentation des inégalités.

Comment expliquez-vous la toute-puissance des organisations internationales sur le continent, et notamment de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI) ?
Les institutions de Bretton Woods paraissent encore grandes parce que les pays africains sont couchés ! Quand on est au sol, tout le monde est grand ! En réalité, elles jouent leur survie en Afrique. La Banque mondiale n’a pratiquement plus de poids en Asie et en Amérique latine. Le FMI a beaucoup à faire avec le Portugal, l’Irlande et la Grèce. Il n’arrive pas à imposer aux Grecs ce qu’il a réussi à imposer aux Africains pendant vingt ans. Le FMI est obligé de faire des concessions importantes pour continuer à opérer dans ces pays, alors qu’il s’est montré d’une arrogance incommensurable vis-à-vis de l’Afrique… Il nous a manqué des institutions et des pays audacieux osant ramer à contre-courant. C’est d’autant plus regrettable que pour juguler la crise de la fin 2008, les pays du Nord ont jeté l’orthodoxie néolibérale aux orties. À mes yeux, les institutions de Bretton Woods représentent les dernières structures staliniennes sur cette planète ! Leurs assemblées annuelles ressemblent à des congrès du parti, et quand sort leur rapport mondial, aussi affirmatif que pouvait l’être la Pravda, tout le monde répète la même chose à l’envi, dans un battage médiatique digne de Hollywood. La Banque mondiale et le FMI sont allergiques au débat. À chaque publication, on prépare un dossier sur ses données, ses conclusions avec les questions et les réponses. C’est infantilisant !

Que peut-on attendre de la prospective ?
C’est une réflexion sur les avenirs possibles, non pour les prévoir mais aider à construire un futur qui réponde aux aspirations d’une communauté donnée. La démarche prospective, quand elle est bien menée, répond à la question de savoir ce qu’il peut advenir d’un pays, d’un système, d’une structure. En présentant plusieurs futurs possibles, sous forme de scénarios, les prospectivistes espèrent susciter un débat, d’où peut naître la volonté de se mettre en quête de cet avenir possible, plausible et désiré. Par ailleurs, en choisissant de se donner un horizon temporel relativement long, généralement l’espace d’une génération, les prospectivistes veulent échapper à « la dictature de l’urgence » qui a perverti la planification au développement en la ramenant à une compilation de projets « bancables ». La prospective consiste à se demander ce qui change et ce qui va changer, en pointant les acteurs possibles du changement.

Quelles crises avez-vous vu venir ?
Dès 1995, pour ceux qui travaillaient sur la Côte d’Ivoire, le coup d’État qui s’est produit en 1999 était une possibilité envisagée. Les autorités de l’époque avaient choisi d’ignorer ce scénario pessimiste, intitulé « Le suicide du scorpion », au motif qu’il était fait par quelques Cassandre. Une équipe d’experts avait aussi anticipé sur un putsch en Guinée-Bissau, marqué en mars 2009 par la mort du président Nino Vieira. Mais les dirigeants avaient choisi de penser que l’avenir leur était favorable et n’avaient voulu retenir que le scénario « Djitu Ten » – « Nous le pouvons » en créole. Idem au Mali, où une version pessimiste de la vision « Mali 2025 » évoquait, dès 1997, la possible propagation d’une idéologie séparatiste, qui irait jusqu’à voir le nord du pays prendre ses distances – voire son indépendance.

Vos conclusions ont-elles eu un effet quelconque ?
Dans ces trois exemples, les dirigeants auraient pu se donner en toute logique les moyens d’écarter ou de surmonter les signes avant-coureurs des crises. En Côte d’Ivoire, c’est la combinaison d’un grave problème de gouvernance et de difficultés économiques liées à la baisse des cours mondiaux du café et du cacao qui a mené à un coup d’État. Certes, les responsables ivoiriens n’avaient pas les leviers de décision sur les cours des matières premières, mais ils les avaient en matière de gouvernance intérieure ! Au Mali et en Côte d’Ivoire se trouvait en cause le projet de construction d’une nation et d’un État. Dans les deux cas, les résultats étaient mitigés, avec des État postcoloniaux qui n’ont pas su créer des nations. Héritiers d’une tradition jacobine française, ils ne savent ni gérer la diversité, ni quelle place accorder à des acteurs non étatiques. Un État orienté vers le développement a été mis à mal par la gestion patrimoniale des structures publiques.

Qu’avez-vous fait dans le cas du Togo, où la « Vision Togo 2030 » est élaborée avec votre appui par le ministre de la Prospective Kako Nubukpo ?
Nous avons commencé par donner des conférences sur la prospective, pour expliquer ce qu’on peut en attendre, ce qu’on ne doit pas en attendre, mais aussi parler d’autres expériences et sensibiliser les cadres politiques, administratifs, coutumiers, économiques et syndicalistes sur les enjeux de la démarche. Ensuite, nous avons développé un plan méthodologique et formé des cadres togolais. Des études rétrospectives ont été menées dans les quatre sous-systèmes du « système Togo » : économie et technologie, démographie et environnement, aspects socioculturels, et gouvernance. Ensuite, une « matrice » d’impacts croisés a servi de base à l’analyse structurelle (le croisement mathématique d’environ 70 variables), qui permet de déboucher sur un diagnostic stratégique. L’étape suivante devait s’interroger sur les avenirs possibles grâce à la méthode des scénarios, mais il a fallu marquer une pause, malheureusement, avec la proximité de l’élection présidentielle du 25 avril dernier. L’équipe courait le risque de voir les discours sur le long terme parasités par les considérations électoralistes sur le court terme.

Sur quoi porte le diagnostic fait au Togo ?
Un dynamisme certain sur le plan culturel, de moindre envergure sur le plan économique, une montée du fait religieux et une forme d’anomie – avec une société tétanisée à certains égards. D’aucuns l’expliquent par l’impact qu’a eu le régime Eyadéma sur la société : trente-sept ans de régime terriblement autoritaire avec lequel les Togolais ont dû apprendre à vivre. Du coup, disent quelques analystes, le subconscient des Togolais est dominé par la présence d’un « surmoi » militaire.

Comment vos analyses sont-elles prises ?
Quelques-uns y voient des instruments d’aide à la décision, et nous nous en réjouissons. D’autres y voient une pure spéculation sur l’avenir, conduite par des chercheurs libérés des contingences de la gestion d’un terrain social et économique qui ne manque pas d’aspérités. Pour ces derniers, la réflexion prospective est un luxe et le long terme ne va pas au-delà de la fin du mois, car il faut payer les salaires, ou au-delà des prochaines élections, parce que leur issue est incertaine. Mais nous continuons notre travail de plaidoyer, contre vents et marées. Nous jouons notre partition pour que l’Afrique se dote de capacités d’anticipation, convaincus que sans une vision partagée de l’avenir, les changements souhaitables ne se feront pas facilement.

Que préconisez-vous pour l’Afrique ?
Je ne suis pas sûr d’avoir la légitimité pour préconiser quoi que ce soit. Ce qui m’intéresse, c’est d’impulser ou de soutenir un mouvement qui permette aux communautés africaines, sur le continent comme dans la diaspora, de reprendre l’initiative historique, d’être proactives ; un mouvement qui permette de tirer le meilleur parti de toutes les ressources du continent, à commencer par les ressources humaines. N’oublions pas que le développement n’est pas un casse-tête pour des économistes en mal de modèle, mais d’abord la mise en place d’un projet collectif, d’un désir d’avenir qui aura d’autant plus de chances de devenir réalité qu’il sera partagé. Dans cet effort de mise en forme, nous ne devrions jamais oublier qu’un Africain sur deux est une femme.

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