Fehmi Hannachi « Notre atout, la proximité avec nos clients »

DIRECTEUR GÉNÉRAL DE BANK ABC PARIS

Ce presque jeune banquier algéro-francais revient sur la stratégie d’expansion d’un établissement qui s’est imposé comme un acteur incontournable au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Et qui ne cache pas sa volonté d’expansion sur d’autres marchés émergents.

Rien ne semble résister à ce financier au parcours sans faute. Après avoir intégré le groupe dès la fin de ses études, ce quadrilingue (anglais, arabe, français et italien), diplômé de la Sapienza de Rome et de l’université Panthéon-Sorbonne de Paris, avant de compléter sa formation à Sup de Co Europe et à l’Aspen Institute aux États-Unis, a grimpé un à un les échelons menant à la direction générale de la filiale française, poste qu’il a intégré en mai dernier. En conjuguant ses analyses des marchés et l’attitude proactive de la banque, ce pur produit de la Bank ABC était à 30 ans membre de son conseil d’administration. Il occupera par la suite différents postes de direction au sein de l’entité, aussi bien à Londres qu’à Dubaï, au Caire ou à Alger, avant d’être nommé à Paris.

AMB : Les grandes banques panarabes subissent-elles un préjugé défavorable, lié à la situation au Moyen-Orient et aux accusations plus ou moins étayées de financement du terrorisme ?
La couverture médiatique de la situation régionale est souvent de qualité discutable, pour ne pas dire médiocre. Cela peut induire une sorte de confusion au sein d’une certaine frange de l’opinion. En ce qui nous concerne, nos services s’adressant à une clientèle institutionnelle européenne avisée (grandes industries ou négociants internationaux), nous n’avons jamais eu à gérer ce genre de préjugés ; au contraire, notre ancrage régional est perçu comme une vraie valeur ajoutée et notre expertise est la motivation première pour les grands groupes industriels européens que nous accompagnons dans leurs flux commerciaux ou dans leurs projets d’implantation sur les marchés émergents que nous couvrons (Mena – Moyen-Orient Afrique du Nord –, Brésil, Turquie…).

Les banques arabes internationales sont-elles à un niveau international de transparence ?
La transparence et la conformité sont des éléments incontournables de la pratique bancaire internationale de nos jours. Si ce n’est par conviction, ça l’est devenu par nécessité au gré des différents problèmes auxquels ont dû faire face un certain nombre de banques internationales dont la presse s’en est largement fait écho. En ce qui nous concerne, le volet conformité a toujours été jugé ultraprioritaire : procédures strictes, formation et sensibilisation du personnel à travers le réseau, hubs compliance à Londres et Bahreïn afin de superviser les équipes sous cet angle et de s’assurer de l’application des meilleurs standards internationaux. Je dirais qu’en tant que banque orientée vers les émergents (la région Mena en particulier), nous avons toujours été particulièrement sensibilisés aux problématiques de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Nous sommes sous la double tutelle du régulateur britannique (en tant que filiale européenne de droit anglais) ainsi que du régulateur français (en tant que succursale française).

Comment Bank ABC se positionne-t-elle par rapport à sa concurrence ? Quelle est sa spécificité ?
Tout en ayant la solidité financière d’un grand établissement (fonds propres, taille de bilan, réseau international, diversité des services financiers), nous nous distinguons par une capacité créative et une proximité vis-à-vis de nos clients et de nos marchés. Nous n’avons pas la prétention d’être une banque globale et universelle mais plutôt banque de niches spécialisée tant en termes de géographie que de métiers. Nous avons la chance de nous appuyer sur un réseau qui nous assure une présence et une visibilité sur toutes les places financières majeures de New York à São Paolo, de Londres au Caire, de Paris à Singapour et de Bahreïn à Istanbul… La plupart de nos clients internationaux apprécient le service d’une banque ayant l’envergure et le réseau d’une grande institution tout en conservant une spécificité régionale, une taille humaine et un processus de décision nous permettant d’être réactifs : la course à la taille et le modèle de la banque universelle ont souvent donné naissance à des institutions lourdes dont les mécanismes et les processus de décision sont incompréhensibles pour les clients. La structure de la banque est particulière.

L’un de vos actionnaires de référence reste la Banque centrale libyenne. Est-ce que vos interlocuteurs sont clairement identifiés (Tobrouk, Tripoli, etc.) ? La situation libyenne fait-elle peser sur la banque une incertitude ?
Les actionnaires fondateurs de la banque sont les fonds souverains du Koweït et d’Abu Dhabi ainsi que la Banque centrale de Libye. De par notre ancrage régional (actionnaires, implantation ou marchés couverts), nous avons toujours été aux premières loges des évolutions dans la région Mena (invasion du Koweït et différents embargos dans les années 1990 et printemps arabe plus récemment). Notre ligne de conduite a toujours été la même : strict respect de la réglementation internationale sous tous ses aspects, et servir comme accompagner nos clients européens sur la région, même dans les moments les plus compliqués. Cela a été particulièrement vrai dans le cas de l’Algérie dans les années 1990, et plus récemment en Tunisie ou en Égypte.

La banque semble engagée dans un mouvement d’acquisition dans la région Mena ? Quels sont les axes de développement ?
Bank ABC a toujours considéré que son implantation régionale était stratégique, la banque s’est historiquement construite dans les grandes places financières internationales (Londres, Paris, New York, Francfort, São Paolo, Singapour…) avant de lancer un mouvement d’implantation régionale (Alger, Tunis, Tripoli, Le Caire, Amman…). Ce mouvement obéit à une logique de réseau et d’implantations mais aussi de circonstances : nous sommes toujours à l’écoute de nos marchés et disposés à considérer les opportunités qui s’y présentent, d’autant que nous avons les moyens financiers de nos ambitions… Votre question porte particulièrement sur la Turquie : je vous confirme que ce pays est un marché prioritaire pour la banque. Nous y avons évalué différentes possibilités et nous regardons une acquisition potentielle en ce moment même. Acquisition ou pas, la Turquie est un marché ultrastratégique pour notre groupe et notre présence y est historique.

Comment analysez-vous l’attitude des grandes banques occidentales sur les marchés Mena et émergents ? Confiantes ? En retrait ?
De mon point de vue, c’est l’un des éléments fondamentaux qui nous distingue de certaines grandes maisons : nous nous inscrivons dans une logique de long terme, de partenariat et considérons que notre rôle est d’être aux côtés de nos clients dans les moments difficiles. Lors de la décennie noire, nous n’avons jamais quitté le marché algérien ; lors de la grave crise financière qui nous a tous affectés dès 2008, nous avons fait de notre mieux pour continuer à accompagner nos clients sans jamais couper les lignes de financements. Au moment où beaucoup de banques françaises ont limité leurs engagements sur l’Égypte ou décidé de vendre leurs filiales locales, Bank ABC a renforcé sa présence au travers de sa structure locale et de ses lignes de financement sur les banques égyptiennes, – notamment pour les opérations commerciales relatives aux denrées stratégiques.

Vous êtes un spécialiste du secteur commodities/matières premières. Comment expliquer la chute brutale des cours des principales matières premières ? Quelle est votre analyse à moyen terme ?
Il y a autant d’éléments structurels, tels que le ralentissement économique de certains émergents, la Chine en tête, que d’éléments conjoncturels, comme la volonté de rendre la production des hydrocarbures de schiste aux États-Unis moins rentable. Rajoutez-y une bonne dose de géopolitique et de divergences au sein de l’Opep, pour ce qui est du pétrole… J’ai toujours considéré qu’il y avait une part de prétention à faire des analyses ou des projections à long terme s’agissant du secteur des matières premières, où le poids des éléments exogènes reste capital : la géopolitique pour les hydrocarbures et le climat, la météo pour les récoltes de blé ou de sucre, à titre d’exemple… Une chose est sûre : c’est que s’agissant du pétrole, l’impact sur la région Mena varie de l’effet d’aubaine pour les États peu ou pas dotés de ressources (comme le Maroc ou l’Égypte) qui voient leur facture pétrolière divisée par deux et les pays producteurs tels que le Conseil de coopération du Golfe (CCG) ou l’Algérie, qui voient leurs revenus sensiblement réduits.

La banque islamique constitue-t-elle un créneau sur lequel vous comptez investir ? Est-il réellement porteur, adapté aux financements modernes ?
La finance islamique est l’un des produits que nous proposons à nos clients et ce au travers de Bank ABC Islamic à Bahreïn ainsi que d’un département finance islamique à Londres, afin de répondre un besoin d’une certaine clientèle régionale demandeuse de ce mode de structure financière. Au sein de notre siège londonien, il s’agit d’accompagner une clientèle – essentiellement du CCG – dans des opérations d’acquisition immobilières haut de gamme à Londres, la finance islamique étant particulièrement compatible avec ce genre d’opération.

Avec la banque, vous êtes particulièrement impliqué également sur l’Égypte. Comment voyez-vous l’évolution économique du pays à court/moyen terme ?
C’est un pays essentiel pour nous et pour la région à plus d’un titre : de part sa taille, sa situation géostratégique et son positionnement régional. Nous y avons une filiale importante et nous sommes extrêmement actifs à partir de notre réseau international dans le financement des flux commerciaux à destination de ce pays (particulièrement d’Europe et des États-Unis). L’Égypte a connu des moments très difficiles sur le plan économique ces dernières années et la problématique des réserves de change et de la disponibilité des devises pour couvrir les besoins de la première population du monde arabe reste d’actualité. Néanmoins, il bénéficie d’un précieux soutien financier des États du CCG ainsi que du retour progressif des investisseurs internationaux tel que l’illustre le succès du récent forum économique organisé à Charm el-Cheikh.

Vous avez été membre du conseil d’administration de la filiale algérienne du groupe (ABC Algeria) de 2004 à 2010. Quelle est votre appréciation de la situation macro du pays ?
L’Algérie est un acteur incontournable à plus d’un titre et un marché dont le potentiel a à peine été exploré… S’agissant de Bank ABC, nous y avons fait notre réputation dans les années 1990 en restant proches des banques algériennes au moment où la plupart des confrères avaient fait le choix de tourner le dos à l’Algérie, et nous avons été la première banque internationale à nous y installer dès que la législation locale l’a permis. Le pays est doté d’atouts qui vont bien au-delà de ses ressources en hydrocarbures ou de son rôle majeur dans la stabilisation régionale… Portée par la fin de décennie noire des années 1990 et des recettes financières historiques liées à l’envolée des prix des hydrocarbures, l’Algérie a, depuis quinze ans, massivement investi dans son infrastructure : centrales électriques, chemins de fer, autoroutes, aéroports… qui sont un actif précieux ayant un impact immédiat sur la vie quotidienne des gens et un facteur de croissance pour l’avenir. Les indicateurs macro sont tous au vert : réserves de change solides, dette quasi inexistante, capacité d’investissement et de mobilisation de ressources importante…

On reste assez surpris dans le cas de l’Algérie de la faible libéralisation des activités économiques, et du peu d’encouragement à l’entrepreneuriat local ?
L’Algérie souffre du syndrome du riche : la situation financière exceptionnelle des années 2000 a limité les ambitions réformatrices : le pays continue de dépendre quasi exclusivement de ses recettes pétrolières avec un secteur public omniprésent dans les branches stratégiques. Malgré une embellie spectaculaire sur le plan macro, le pays peine à insuffler une dynamique de croissance et de diversification. L’administration est lourde et le cadre juridique complexe pour l’investissement privé (local ou étranger). Les pouvoirs publics vont devoir gérer une nouvelle situation économique née de la baisse sensible des revenus pétroliers et qui a déjà un impact sur les finances publiques ; les autorités travaillent sur le niveau des importations qu’elles veulent maîtriser, mais d’autres chantiers importants devront être ouverts : un système de subvention coûteux et souvent inefficace (blé, sucre, essence…), le niveau de la dépense publique, les obstacles à l’entrepreneuriat… Le succès spectaculaire de certains fleurons industriels privés dans l’agro-alimentaire, le pharmaceutique, la construction, etc., sont d’autant d’exemples à suivre et à encourager.

Vous passez une bonne partie de l’année à Dubaï. La cité-État s’est-elle relevée du krach de 2008 ?
Dubaï est une plateforme majeure pour nous : la plupart de nos clients internationaux (industriels ou négociants) y ont installé leurs sièges régionaux Mena. Bank ABC a toujours eu une approche pragmatique de ce point de vue : être à l’écoute et suivre ses clients… Le krach de 2008 a permis un assainissement d’un marché immobilier devenu ultraspéculatif, la tendance a été haussière particulièrement au lendemain de l’attribution de l’Expo 2020, mais les autorités locales semblent déterminées à éviter une nouvelle surchauffe notamment par le levier bancaire en durcissant les conditions de financement et en augmentant les frais de mutation dans le cadre d’opérations immobilières. Par ailleurs, Dubaï n’est plus une ville de passage : les expatriés (notamment français et maghrébins) y affluent et y restent de plus en plus longtemps afin de bénéficier d’un cadre de vie et d’une situation géographique (à cheval entre trois continents) forts appréciables.

Les « Arabes » s’intéressent-ils à l’Afrique ?
Le regard du monde arabe sur l’Afrique diverge sensiblement selon que vous soyez au Mashreq ou au Maghreb : les pays du CCG ont toujours eu des liens historiques avec l’Afrique de l’Est : est-il besoin de rappeler que le sultanat d’Oman rayonnait jusqu’au Mozambique en passant par Zanzibar ? Des pays comme l’Éthiopie, le Kenya ou la Tanzanie entretiennent des liens commerciaux et d’investissement importants avec le CCG. Le Maghreb en regarde plutôt la partie ouest et ce pour des raisons de continuité géographique et de proximité historique évidentes. Le succès des opérateurs marocains est, de ce point de vue, édifiant : c’est à une véritable conquête de l’Ouest que se sont attelés les fleurons marocains dans les domaines de la banque, de l’assurance, des mines et du transport aérien, bousculant souvent les positions de confort historiques de certains opérateurs français…

Quelle est votre analyse sur le concept d’émergence africaine ? Est-ce une réalité ?
Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que beaucoup de pays africains sont en pleine mutation en termes politiques et économiques : les nouvelles générations aspirent à plus de transparence et de prospérité. Cela étant, il ne faudrait pas passer d’une vision extrême réduisant le continent à des exemples de corruption ou de transitions politiques mal négociées à un autre extrême idéalisant les perspectives : ces pays ont de sérieux défis à relever en matière de formation, de santé publique, de gouvernance, de démographie… sans lesquels le décollage économique ne sera qu’illusion.

Toutes les Afriques sont-elles semblables ?
Je n’ai personnellement jamais parlé d’Afrique mais d’AfriqueS… Les différences sont notables entre les zones du continent et au sein même d’une région : elles sont d’ordre économique, culturel, linguistique et même en termes de pratique politique ; auxquelles il faut ajouter la problématique sécuritaire qui est devenue un enjeu majeur pour toute la bande du Sahel et qui risque d’isoler et de priver ces pays d’un processus de développement socio-économique qui n’en est qu’à ses débuts.

Sur quels avantages comparatifs, l’Afrique devrait-elle construire son développement ?
Souvent analysé sous l’angle de la richesse de son sous-sol, le continent a beaucoup plus à offrir que ses matières premières… La jeunesse africaine est ouverte sur le monde et prend conscience de son potentiel, des projets d’infrastructures importants voient le jour (même si cela est loin de répondre à tous les besoins du continent). De mon point de vue, ce sont les deux chantiers majeurs vers lesquels l’Afrique doit se tourner en termes d’investissement afin de jeter les bases de son développement.

Vous êtes l’un des plus jeunes banquiers de la place de Paris. On peut donc être « jeune » et avoir des responsabilités ?
Si je devais citer la première des qualités de Bank ABC, c’est sa capacité à attirer de jeunes talents et à investir dans leur développement. La banque m’a soutenu dans ma formation, tout au long de ma carrière et n’a pas hésité à me faire confiance très tôt ; j’avais été nommé au sein d’un conseil d’administration à moins de 30 ans, en tant que directeur général adjoint à 35 et directeur général à 40… C’est un bel exemple de ce que devrait être une culture d’entreprise internationale ignorant les barrières d’âge, d’origine ou tout autre élément que la performance.

On a accusé les banquiers d’être trop greedy, de trop gagner, d’être à l’origine du krach de 2008 ? Quelle est votre analyse ?
Ce n’est pas tant le niveau des rémunérations (même si certaines sont totalement absurdes car disproportionnées) qui me choque, mais plutôt la déconnexion dans certains cas entre les résultats de certains directeurs de banques et leur rémunération. Je pense que les salariés ou l’opinion auraient plus de facilité à comprendre et à accepter qu’un dirigeant ultraperformant, créateur de richesse et source de développement pour sa banque soit rémunéré en conséquence ; c’est lorsque vous avez des situations d’échec ou de disproportion entre la rémunération et le travail accompli que cela devient incompréhensible, car injustifié. Et les exemples n’ont pas manqué…

Les banques ont-elles de l’avenir ?
La banque, en tant qu’opérateur au service du financement de l’économie réelle, facteur de croissance et de création de richesse, voire de développement ? Oui, un grand avenir !

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