L’Égypte double son canal

Grands travaux L’élargissement de l’isthme de Suez, projet pharaonique réalisé en un temps record, est l’un des éléments clés de la stratégie de relance du pouvoir. Véritable tour de force technologique, ce gigantesque chantier doit maintenant prouver sa viabilité économique.

La lumière blanche et sèche d’Ismaïlia donne au canal de Suez des allures de peinture abstraite ; bien plus bleu que le Nil, il coule avec une certaine majesté entre des sables grisâtres et un ciel voilé. Cette tranquillité n’est qu’apparente : sur des kilomètres, le long des berges, sous contrôle de l’armée, le ballet affairé des pelleteuses, des foreuses, des camions et d’une multitude d’ouvriers révèle des travaux de grande envergure. L’Égypte ne construit pas de nouvelles pyramides mais s’apprête à inaugurer, le 6 août prochain, le Suez Canal Axis Development Project, un projet pharaonique : le dédoublement du canal de Suez sur 72 kilomètres.

Le 5 août 2014, cette initiative, lancée à grand renfort médiatique par le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, semblait une gageure et un pari fou que l’Égypte a bel et bien relevés. Cette voie navigable est non seulement indispensable à l’économie du pays mais il fait aussi l’objet d’un fort sentiment national. D’ailleurs, ce n’est pas par hasard si le gouvernement a désigné cette réalisation comme la première d’une série de méga projets et, mieux, sa mise en service cet été répond à des références historiques. Le lancement de la double voie d’eau à cette date fait écho à la nationalisation du canal, décidée de manière unilatérale, au détriment des Britanniques et des Français, par Gamal Abdel Nasser en juillet 1956. L’un des temps forts de l’histoire du pays depuis son indépendance.

Ce sont d’ailleurs les Égyptiens eux seuls qui ont permis la faisabilité de ce projet estimé, à plus de 5 milliards de dollars : ils ont été 85 % de particuliers et 15 % d’entreprises à souscrire avec enthousiasme à l’emprunt national lancé par le gouvernement. En émettant des obligations, d’une valeur de 100 livres égyptiennes (13 dollars) pour les locaux et de 100 dollars pour les résidents à l’étranger, et en promettant 12 % d’intérêts, l’État se portait garant d’un placement rémunérateur à la portée de tous. Résultat, en moins d’une semaine, du 9 au 15 septembre 2014, près de 8,5 milliards de dollars sont collectés : largement de quoi donner au pays les moyens financiers pour réaliser cet exploit technique et mettre à contribution 25 000 ouvriers, 400 entreprises privées et les régiments du génie de l’armée.

CHOIX STRATÉGIQUE

Une occasion aussi pour les entreprises égyptiennes de montrer leur savoir-faire, mais également de travailler dans le cadre de partenariats avec des compagnies étrangères telles que, pour les opérations de dragage, la National Marine Dredging Company des Émirats arabes unis ; les Néerlandaises Royal Boskalis Westminster et Van Oord ; les Belges Jan De Nul Group et le groupe Deme et l’Américaine Great Lakes Dredge and Dock. Cette synergie mais également le suivi et le respect des échéances effectués par le maître d’oeuvre, l’Autorité du canal de Suez, institution sous tutelle de l’armée, ont permis de relever le défi d’effectuer les travaux en un an et non en trois comme prévu au départ. Résultat, à quelques semaines de l’inauguration, 80 % du programme a été réalisé avec l’extraction de 210 millions de tonnes de sable, le creusement de 35 kilomètres d’une nouvelle portion et un élargissement sur 37 kilomètres, afin de permettre la circulation des navires contrôlée par satellite dans les deux sens sur toute la longueur de la voie. Enfin, ont été creusées des liaisons entre les deux rives à partir de quatre tunnels souterrains routiers et deux ferroviaires, ainsi que les passages des réseaux électriques et autres. Avoir donné la priorité au canal est aussi un choix stratégique et économique : la voie d’eau, par laquelle transitent près de 37 000 navires par an, ne draine pas moins de 8 à 9 % du commerce mondial et 14 % du transport du gaz, mais elle semblait tourner au ralenti. En cause : la crise économique – la baisse du nombre de pétroliers de catégorie « Suezmax » (qui peuvent emprunter le canal) qui desservaient l’Europe – mais aussi le phénomène de piraterie en Mer Rouge ainsi que les bouleversements successifs provoqués par les printemps arabes.

AUGMENTER LES RECETTES

Mais le canal est toujours essentiel à l’économie égyptienne et principalement aux recettes de l’État ; l’augmentation de sa capacité devrait lui assurer des rentrées conséquentes, notamment en droit de passage, à hauteur de 5,3 milliards de dollars en 2015 et, selon les projections économiques, quelque 13,2 milliards en 2023 contre 4 milliards en 2011. Depuis la révolution égyptienne, cette taxe avait déjà été augmentée par deux fois pour renflouer les caisses de l’État. Cependant, le projet a déjà ses détracteurs : les transporteurs s’interrogent sur l’intérêt de l’élargissement du canal et sa rentabilité. Ils considèrent qu’une réduction de huit heures du temps de traversée de la mer Rouge à la Méditerranée n’est pas déterminante si elle entraîne une augmentation des tarifs de passage alors que les coûts du fret n’ont jamais été aussi bas. D’autres estiment qu’il aurait été plus judicieux de revoir les procédures afin de trouver un moyen pour que certains supertankers, au vu de leur tirant d’eau, n’aient pas à décharger puis à recharger leur cargaison de brut sur un tronçon du parcours. Enfin, l’augmentation du trafic inquiète les compagnies d’assurances, telles qu’Allianz, qui s’interrogent sur les risques d’accidents.

DES NOUVEAUX DOCKS

Mais si l’Égypte accélère la cadence, c’est aussi pour prendre de vitesse le grand rival de Suez, le canal de Panama : lui aussi connaît des travaux titanesques d’élargissement, qui devraient se terminer en 2016, afin d’accroître sa capacité de passage. Cependant, l’avantage que veut en tirer le pays porte surtout sur le développement d’un projet plus global. En effet, d’ici 2018, l’État veut faire de la région un hub de pointe industriel s’étendant sur 76 000 km² autour du canal. Au programme du Suez Canal Axis Development Project, l’aménagement de nouveaux docks à Damiette, Port-Saïd et Arish, avec une extension de la capacité des entrepôts et la création de chantiers navals. Une zone spécifique, à l’ouest de Suez, accueillera tous types d’industrie dont les produits seront destinés essentiellement à l’exportation, tandis qu’un pôle d’excellence en haute technologie sera créé à Ismaïlia.

Pour le vice-amiral Mohab Memish, directeur de l’Autorité du canal, cet ensemble de projets devrait créer un million d’emplois, une opportunité pour résorber les 13 % de chômage qui touchent ce pays de 84 millions d’habitants. Selon un expert en économie, consultant à la Banque africaine de développement, tout ne tient pas aux grands projets mais à la position prise par l’Égypte : « elle effectue un changement effectif dans la construction de son économie », préciset- il en soulignant l’importance de l’accord tripartite qui crée une zone de libre-échange entre 26 pays de l’Afrique de l’Est signé à Charm el-Cheikh en juin 2015. Les effets ne seront pas immédiats puisque les accords doivent encore être ratifiés par les instances propres à chaque pays, mais ils seront tout bénéfice pour l’Égypte qui mettra à profit ses infrastructures autour du canal pour devenir une plateforme entre l’Europe et toute la côte orientale de l’Afrique.

Parallèlement, les autorités égyptiennes travaillent aussi leur communication et se donnent le maximum de visibilité en s’adjoignant les services de WPP, une agence de relations publiques internationales, et les conseils de Richard Attias, spécialiste de l’événementiel – dont le forum de Davos – et ancien patron de Publicis Events Worldwide. Son carnet d’adresses a en outre permis la réussite des sommets économiques de Charm el-Cheikh de mars et juin 2015. Ce choix stratégique s’explique aisément : le gouvernement égyptien tient à faire de l’inauguration du canal un événement emblématique. Pour cela, chaque détail compte et le choix d’Ismaïlia pour les festivités du 6 août n’est pas fortuit. La ville est certes le siège de l’Autorité du canal, mais est aussi associée, dans la mémoire collective, à l’occupation britannique et à la naissance du mouvement des Frères musulmans. Ce jour-là, Abdel Fattah al-Sissi aura l’opportunité d’installer une nouvelle symbolique fédératrice pour contrebalancer celle des islamistes. En 1869, lors de l’inauguration du canal creusé par le Français Ferdinand de Lesseps, le khédive Ismaïl Pacha avait commandé l’opéra Aïda au compositeur italien Giuseppe Verdi. Pour la cérémonie du 6 août 2015, les autorités égyptiennes lancent une campagne de communication internationale sous le slogan « De la mère du monde – de Oum al-Dounia, surnom donné à l’Égypte –, au monde entier ». Suez serait comme un cadeau fait par l’Égypte au monde mais aussi, et avant tout, à elle-même. À cette occasion, Ismaïlia recevra en grande pompe plus de 200 dirigeants et grands décideurs mondiaux, dont certains ont permis à l’Égypte d’engranger 36,2 milliards de dollars de promesses d’investissements et 5,2 milliards de crédits à Charm el-Cheikh en mars 2015.

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