Les grandes fortunes de la diaspora

Les grandes fortunes de la diaspora

Les retours financiers effectués par les migrants africains à travers le monde représentent une manne considérable. Tout le monde s’y intéresse. Les sociétés de transferts, les banques, les opérateurs de télécommunication. Et les États.

Les transferts d’argent faits par les immigrants africains à travers le monde constituent une somme de plus en plus importante. Convoitée par les banques et les opérateurs de télécommunication, elle est de moins en moins négligée par les bailleurs de fonds.

Au Sénégal, les transferts par les migrants sont projetés à 737,7 milliards de F CFA en 2012, selon les chiffres de la Banque africaine de développement (BAD). Soit la bagatelle de 1,48 milliard de dollars (ou 1,12 milliard d’euros) et l’équivalent de 10 % du PIB du Sénégal… Plus de cinq fois les investissements directs étrangers dans le pays de l’arachide, estimés à 136 milliards de F CFA pour 2012 ! À travers l’Afrique, ces chiffres restent méconnus ou passent inaperçus, alors qu’ils sont impressionnants. Au Mali, les transferts d’argent des émigrés sont estimés à 300 milliards de F CFA (environ 6 % du PIB) en 2012, selon le Centre malien d’information et de gestion des migrations (CMIGM). Ces flux accusent une baisse depuis 2011, à cause de la crise politique en Libye et de la crise économique en Espagne, deux pays où travaillent de nombreux Maliens. Toujours en Afrique de l’Ouest, l’archipel du Cap-Vert, qui compte une diaspora plus nombreuse que sa population locale, vit lui aussi sous perfusion. Les 700 000 Cap-Verdiens installés aux États-Unis, au Portugal, en France, au Sénégal et en Angola apportent 306 dollars par an à chacun de leurs 500 000 compatriotes restés au pays (8 % du PIB), selon la Banque mondiale.

À l’autre bout du continent, il en va de même en Somalie. Un pays sans État depuis 1991, mais où les agences de transferts de fonds représentent l’un des secteurs les plus dynamiques de ce qui reste de l’économie. La raison ? Les importants envois d’argent des émigrés partis en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Canada, dans les pays scandinaves ou aux Émirats arabes unis. Selon le rapport « Cash et compassion », commandé par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) et publié en décembre 2011, ces transferts portent sur 1,3 à 2 milliards de dollars par an, soit entre 54 % et 84 % du PIB somalien. « D’une certaine manière, la diaspora somalienne est devenue une bouée de sauvetage et a réussi là où la communauté internationale a échoué », affirme Laura Hammond, de l’École d’études orientales et africaines de l’université de Londres, coauteur de ce rapport. Basé à Dubaï, le réseau Dahabshiil, fondé en 1970 par l’homme d’affaires somalien Mohamed Duale, capterait les deux tiers de ces ressources. Cette entreprise a pris les dimensions d’une multinationale et compte aujourd’hui 2 000 employés dans 144 pays.

Les bailleurs de fonds ont mis beaucoup de temps à réaliser l’importance de ces transferts d’argent. Un premier rapport de référence a été publié en 2010 par la Banque mondiale et la BAD. Il estimait alors que les 30 millions de ressortissants africains qui forment la diaspora, Afrique du Nord incluse, ont procédé à des transferts « formels » par des canaux bancaires classiques de 40 milliards de dollars. Une manne qui provient, pour l’Afrique subsaharienne, à 41 % d’Europe, 28 % des États-Unis et 9 % des pays du Golfe. Cette somme est quatre fois plus importante que les virements réalisés en 1990 et trois fois plus qu’en 2000. Elle est supérieure à l’aide publique au développement accordée à l’Afrique en 2010 (38 milliards de dollars). Et dépasse également tous les investissements directs étrangers sur le continent (48 milliards en 2010), si l’on tient compte des transferts « informels » des flux estimés à 20 milliards supplémentaires…

De l’argent qui passe de main en main, entre parents et connaissances, mais aussi via des réseaux non officiels ingénieux : un simple coup de téléphone entre New York et Dakar peut suffire via des banques gérées par des « modoumodou », des petits commerçants appartenant à la confrérie musulmane des Mourides. Dans les villes d’Afrique de l’Ouest qui comptent un fort taux d’émigrés, comme Louga au Sénégal ou Kayes au Mali, les enseignes de Western Union ou de MoneyGram ont poussé comme des champignons. Ces agences se partagent l’essentiel d’un secteur en pleine expansion, 61 % d’un marché de 4 milliards de dollars par an, selon la Banque mondiale. Un filon convoité par les banques (33 % de part de marché) et les postes (5 %), mais aussi, de plus en plus, par les opérateurs de téléphonie mobile.

Au Kenya, où les envois d’argent venus de l’étranger ont atteint 2,24 milliards de dollars en 2011, Safaricom et l’opérateur britannique Vodafone ont lancé en 2007 le service de mobile banking M-Pesa (M pour « mobile » et pesa pour « argent » en swahili). En cinq ans, le service a séduit 17 millions d’abonnés dans le pays pour des transferts entre ressortissants kényans, de la diaspora ou non, qui dépassent 100 millions de dollars par an. Le succès a été moins important en Afrique du Sud, où M-Pesa a été lancé fin 2010 grâce à un partenariat entre Vodacom et Nedbank, pour ne compter guère plus de 140 000 abonnés deux ans plus tard. Mais la formule a fait des émules avec Mobicash, implanté au Maroc, à Maurice et au Congo-Brazzaville, ou inspiré d’autres projets, comme le porte-monnaie électronique Inovapay au Burkina Faso, l’assurance-vie mi-Life au Ghana et le paiement d’alimentation Wontanara en Guinée…

Au quatrième trimestre 2012, le coût moyen d’un transfert d’argent vers l’Afrique s’élevait à 11,89 % de la somme envoyée (3 % de plus que la moyenne mondiale de 8,96 %), toujours selon la Banque mondiale, qui suit de près l’évolution du marché. Les coûts de ces services sont souvent jugés excessifs parfois, jusqu’à 20 % de la somme envoyée. Mais la fiabilité et la rapidité des transferts via des canaux bancaires font toute la différence. Avec les agences spécialisées comme Western Union et MoneyGram, pas de danger de voir le cousin ou l’ami disparaître avec la somme confiée pour des parents. Selon la Banque mondiale, les deux tiers des fonds transférés servent à acheter des produits de consommation courante et à payer des frais de santé et de scolarité. Le reste est consacré à l’acquisition de biens immobiliers, terrains et maisons, ou encore à de l’investissement pour lancer de petites entreprises.

« Le potentiel qu’offrent les émigrés pour l’Afrique reste en grande partie inexploité, regrette Dilip Ratha, économiste principal à la Banque mondiale. Les pays du continent doivent notamment renforcer les liens avec leurs diasporas et accroître la concurrence sur les marchés des envois de fonds. » Les banques africaines devraient éviter de conclure des accords d’exclusivité avec les sociétés internationales de transfert d’argent et explorer les opportunités qu’offre le mobile banking. À quand des bons de la diaspora, des titres mis en vente et garantis par des entités publiques ou privées auprès de nationaux établis à l’étranger, comme le font Israël depuis 1951 et l’Inde depuis 1991, pour redresser leur balance des paiements et financer des projets d’infrastructures ? « Cet outil financier novateur pourrait permettre aux seuls pays de l’Afrique subsaharienne de mobiliser des montants de l’ordre de 5 à 10 milliards de dollars par année », selon Dilip Ratha. La BAD a bien saisi l’importance des transferts. Elle a lancé en 2009 un fonds fiduciaire Migration et Développement, financé à hauteur de 6 millions d’euros par la France et de 200 000 dollars par le Fonds international de développement agricole (Fida), pour encourager les diasporas à investir dans les projets productifs individuels et dans le développement régional des pays d’origine. Elle multiplie les rapports sur la part importante que pourrait prendre la diaspora dans le développement, mais peine à capter les fonds et les projets des Africains émigrés, même si, dit-elle, ils sont « fortement motivés et connaissent les particularités locales ». Pour les bailleurs de fonds, il s’agit désormais de se creuser les méninges et de faire un peu de marketing, pour attirer cette épargne par le biais de ce qu’ils appellent encore, dans leur jargon, « des programmes appropriés ».

CHIFFRES

41,6 milliards de dollars en 2011 d’envois de fonds, soit une hausse de 5,9 % par rapport à l’année précédente. Les plus grosses parts vont vers l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest.

2,3 % C’est ce que représentent les transferts dans le PIB africain global, avec des variations régionales importantes : 3,8 % du PIB ouest-africain, et moins de 0,5 % pour l’Afrique centrale et l’Afrique australe, où les statistiques font défaut.

3 pays sont les plus gros récipiendaires : le Nigeria (10,7 milliards de dollars en 2011), l’Égypte (8 milliards) et le Maroc (7,1 milliards).

WESTERN UNION, UN EMPIRE AMÉRICAIN

Pourquoi les services de Western Union ont-ils tant de succès ? Parce que cette ancienne société de télégraphe américaine, fondée en 1851 et basée dans le Colorado, la première à avoir installé une ligne de télégraphe entre les côtes Est et Ouest des États-Unis, offre un service à la fois pratique et très particulier : envoyer dans la minute de l’argent, de particulier à particulier, à travers 510 000 points de vente dans 200 pays du monde entier. Des opérations qui peuvent bénéficier à des personnes non bancarisées et même analphabètes. Il suffit de se présenter au guichet avec une pièce d’identité, le numéro de virement et le mot de passe transmis par l’envoyeur. Les guichets peuvent être abrités par des filiales, mais aussi par des bureaux de poste, comme en France, ou des banques, comme en Afrique. Western Union a effectué 76 milliards de dollars de virements transfrontaliers en 2010, pour un chiffre d’affaires de 5,2 milliards de dollars. Son principal concurrent, MoneyGram, fondé en 1940 et basé à Dallas, est aussi un géant américain du transfert d’argent, avec 275 000 points de vente dans 194 pays et quelque 19 milliards de dollars virés par ses services en 2010.

LES TRANSFERTS D’ARGENT ENCORE PLUS CHERS ENTRE PAYS D’AFRIQUE

Selon le rapport « Send Money Africa », publié en janvier 2013 par la Banque mondiale et la Commission européenne, les canaux de transferts de fonds les plus chers sont… intra-africains ! C’est en Afrique du Sud que les banques pratiquent les tarifs les plus prohibitifs, allant jusqu’à 20,7 % en moyenne de la somme envoyée, pays où il existe une immigration ancienne venue du Malawi, du Mozambique et du Botswana. Du coup, ces trois pays sont ceux où envoyer des fonds coûte le plus cher en Afrique. Les banques de Tanzanie appliquent aussi des tarifs élevés (19,7 % de la somme envoyée en moyenne), de même que le Ghana (19 %), qui compte aussi des communautés d’immigrés ouestafricains, notamment maliens. Les pays où les transferts vers l’Afrique sont les moins chers, au contraire, sont les Émirats arabes unis (3,5 % de commission), l’Arabie saoudite (4,7 %) et l’Espagne (5,9 %). Quant aux pays destinataires des envois où les commissions prélevées sont les moins élevées, il s’agit de l’Égypte, du Liberia et de la Somalie.

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