Demain, la finance islamique

Demain, la finance islamique

Elle s’impose dans le Golfe, en Asie, voire en Europe, comme une alternative aux banques conventionnelles. À la peine en Afrique, elle pourrait émerger par l’intermédiaire des États.

Sortie exempte de la crise économique de 2008 grâce à son précepte interdisant toute spéculation, la finance islamique croît à un niveau de 15 % à 20 % par an, selon les estimations. Son poids pourrait atteindre 1 800 milliards de dollars (près de 1 400 milliards d’euros) cette année. Principales régions concernées : le Golfe, l’Iran, la Malaisie, l’Indonésie ou encore le Pakistan, où cette alternative aux banques conventionnelles a été théorisée dans les années 1940. Ces pays accaparent les premières places de l’« Index de la finance islamique » (IFCI), publié pour la deuxième fois en 2012 par la société de conseil britannique Edbiz Consulting. L’industrie peine en revanche à décoller en Afrique. Onze pays du continent sont classés dans cet index qui prend en compte plusieurs variables (nombre d’institutions impliquées dans l’industrie, nombre de banques islamiques, total des actifs, environnement légal…), mais avec des niveaux d’affaires inférieurs aux leaders mondiaux.

Le niveau est étonnamment faible au Maghreb, où la finance islamique a été timidement introduite à la fin des années 2000. En Algérie, la première banque dédiée, Al Salam, installée en 2007, a fait peu d’émules. Le pays chute même de huit places dans l’IFCI entre 2011 et 2012. Le Maroc, lui, n’y figure même pas. Dans le royaume, beaucoup d’observateurs estiment que les autorités politiques et économiques, dans un pays qui compte parmi les plus grandes banques du continent, craignent la concurrence de cette industrie et ses effets sur le marché. Mais l’arrivée au pouvoir, depuis deux ans, de gouvernements islamistes à Rabat, à Tunis et au Caire pourrait rapidement changer la donne. Chacun d’entre eux travaille à une loi sur le secteur, laquelle devrait être promulguée avant l’été.

« La volonté politique est indispensable pour l’épanouissement de la finance islamique, car il faut pour cela, au minimum, des aménagements de la loi, explique Lamine Mbacke, PDG de l’Institut africain de la finance islamique et organisateur, depuis 2009, d’un forum consacré à la question. Les difficultés peuvent apparaître lorsqu’une banque islamique veut réaliser des prêts interbancaires avec des institutions conventionnelles, car celles-ci appliquent des taux d’intérêt, chose interdite par la charia. La double taxation pose aussi d’importants problèmes [par le biais du mourabaha, la banque islamique peut acheter un bien qu’elle revend à son client avec une marge, chaque transfert de propriété supposant alors une taxation, NDLR] auxquels les banques ne peuvent répondre sans l’aide de l’État. » Cette volonté politique, selon Lamine Mbacke, existe dans la sous-région ouest-africaine : « La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest [BCEAO] est même plutôt en avance, car elle a déjà autorisé dans les années 1980 une banque islamique à fonctionner. Sa réglementation n’interdit pas la création d’établissements islamiques. » Mais les produits de la finance islamique ne sont pas plus présents dans les banques d’Afrique subsaharienne qu’elles ne le sont au Maghreb.

« En réalité, le frein n’est pas réglementaire, poursuit Lamine Mbacke. Il s’agit du manque d’expertise. Les institutions ouest-africaines veulent développer des produits islamiques car la demande existe, mais elles n’ont pas les experts nécessaires, pas plus que la BCEAO ou les ministères des Finances, qui voudraient aller plus vite dans l’amélioration de la réglementation. Le vice-gouverneur de la banque centrale du Liban confiait récemment que son pays rencontrait trois problèmes principaux pour développer la finance islamique : la formation, la formation et la formation… »

Si son déploiement pourrait prendre du temps à travers les banques de détail, la finance islamique décollerait par l’intermédiaire des États. L’agence de notat ion Standard & Poor’s a consacré en mars 2013 une étude aux sukuk (certificats d’investissement conforme aux recommandations religieuses, équivalent islamique du financement obligataire) et prédit à ce produit un avenir radieux en Afrique. Cette catégorie d’actifs a connu une croissance exceptionnelle en 2012, en hausse de 54 %, totalisant 131 milliards de dollars d’émission, selon Kuwait Finance House. La hausse en 2011 avait déjà été estimée à 77 % par Edbiz Consulting. En jeu : plus de 1 000 milliards de dollars de réserves détenus par les pays du Golfe et leurs banques, selon les estimations de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), que les places financières mondiales tentent d’attirer. « Londres aspire à s’enraciner comme une plateforme mondiale, indique Standard & Poor’s, Singapour compte devenir le centre de la finance islamique en Asie et Hong Kong cherche à se rendre incontournable pour la Chine. » Or, dans un contexte où les pays africains ont besoin d’importants moyens pour leur développement, les sukuk pourraient s’avérer des compléments indispensables aux financements locaux. Seuls le Soudan et la Gambie en ont émis en Afrique.

Mais, depuis deux ans, de nombreux pays du continent étudient la possibilité de le faire à leur tour. En 2011, « le Sénégal s’est préparé à émettre un sukuk d’une valeur de 107 milliards de F CFA, mais il a été annulé après le changement de régime en 2012 », indique Lamine Mbacke. La Banque centrale du Nigeria a annoncé son intention d’émettre des obligations souveraines islamiques, suivie en 2012 par la Mauritanie. En juillet 2012, le Trésor d’Afrique du Sud a nommé six entreprises, parmi lesquelles Standard Bank, BNP Paribas et Albaraka Banking Group, pour le conseiller sur l’émission de sukuk, dans le cadre d’un plan visant à lever 3 milliards de dollars en trois ans sur les marchés internationaux.

Plus au nord, les autorités tunisiennes et égyptiennes, dont les économies ont été fragilisées, mettent en place les conditions permettant de faire appel à ce type de financements. Tunis espère ainsi lever 620 millions de dollars avant fin 2013, alors que le ministre égyptien des Finances estime que les sukuk pourraient apporter 10 milliards de dollars par an à son pays. Son gouvernement se heurte néanmoins à un problème récurrent. Si le sukuk doit financer un bien à construire, par exemple une autoroute à péage, les investisseurs peuvent se rémunérer par le biais de titres de participation sur cet ouvrage. Mais si cet actif sous-jacent n’existe pas, l’émetteur peut garantir le sukuk sur des biens de l’État.

C’est cette privatisation des biens publics qui pose problème. Le Caire apporte actuellement les aménagements nécessaires à ses textes, en collaboration avec l’université d’Al-Azhar, avant de les présenter.

TERMINOLOGIE

MOURABAHA : contrat par lequel un établissement de crédit acquiert un bien à la demande d’un client en vue de le lui revendre moyennant une marge bénéficiaire convenue.

MOUSHARAKA : association de capitaux en vue de réaliser un projet commun à but lucratif.

IJARA : mode de financement par lequel la banque achète des équipements pour en transférer l’usufruit au bénéficiaire pour une période déterminée.

MOUDARABA : partenariat dans lequel la banque joue le rôle de l’investisseur auprès d’un entrepreneur en s’engageant à financer un projet ; sa rémunération correspond à un pourcentage des bénéfices de l’entrepreneur, fixé au préalable.

SUKUK : produit obligataire dont l’échéance est fixée à l’avance. Il est adossé à un actif permettant de rémunérer le placement en contournant le principe de l’intérêt.

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