Ahmadou Aly Mbaye : « Les dispositions prudentielles excessives inhibent les investissements »

Ahmadou Aly Mbaye : « Les dispositions prudentielles excessives inhibent les investissements »

Le professeur Ahmadou Aly Mbaye, doyen de la faculté des sciences économiques et de gestion (Faseg) de Dakar, a enquêté au Sénégal, au Burkina Faso et au Bénin pour donner une visibilité à un secteur informel délaissé par les banques, représentant au moins 50 % du PIB de ces pays. Il a publié chez Pearson Les Entreprises informelles de l’Afrique de l’Ouest francophone, coécrit avec l’économiste de la Banque mondiale Nancy Benjamin.

AMB : Que pensez-vous des mesures censées aider les entreprises à se « labelliser », comme on le dit au Sénégal ?

Les centres supposés appliquer ces mesures ne reçoivent pas beaucoup d’entreprises, car il y a un avantage évident à rester dans l’informel et payer moins de taxes. Un entrepreneur au Bénin m’a dit que, avant de choisir l’extralégalité, au moins 57 % de ses bénéfices allaient aux impôts, contre 21 % aujourd’hui. L’évasion fiscale est estimée à 12 % du PIB de ce pays. Le problème au Sénégal, comme dans la plupart des pays de la sous-région, est que les politiques publiques ne sont pas assez bien évaluées, ni avant ni après leur application. Les standards internationaux d’évaluation des grands projets sont d’environ 13 % du coût total. On en est loin en Afrique de l’Ouest, c’est pourquoi la politique chez nous est un éternel recommencement. Les erreurs d’analyse poussent l’État à intervenir là où il n’a pas à le faire et à être absent là où il devrait intervenir. Dans l’informel, beaucoup d’organisations font au Sénégal exactement la même chose avec des ressources insuffi santes (l’Adepme, l’Agence nationale pour l’emploi des jeunes, qui dépend du ministère de la Jeunesse, le ministère du Commerce…). Elles se concurrencent et s’ignorent et sont en conséquence inefficaces.

Les structures que vous avez étudiées ont-elles intérêt à se « formaliser » pour accéder aux banques ?

Théoriquement, si vous êtes « formalisé », vous avez la documentation comptable et financière demandée par les banques pour accéder au crédit. Maintenant, l’accès à l’emprunt est de toute façon très faible dans la zone franc pour tous les acteurs, formels comme informels, surtout pour les petits. Les crédits aux activités productives tournent autour de 19 % de l’économie dans la zone UEMOA, contre 36 % dans le continent entier 77 % au Maroc et 145 % en Afrique du Sud. Par ailleurs, les acteurs de l’informel ont appris à contourner cette contrainte. Ils appartiennent souvent à des réseaux sociaux qui leur permettent d’accéder à des financements, avec des taux d’intérêt supérieurs aux taux bancaires, mais avec une disponibilité plus forte. Concernant les entreprises formelles, il faut que l’information fi nancière soit plus fiable, mais aussi que l’environnement réglementaire permette de financer davantage d’investissements privés. Il y a des dispositions prudentielles excessives qui les inhibent. Les prêts à court terme constituent l’essentiel du portefeuille des banques, alors que les crédits à long terme n’en constituent que 3,5 %.

Que faire pour amener les entreprises à légaliser leurs activités ?

Les plus grandes entreprises, qui existent dans l’informel, contrairement à ce que l’on imagine, ont besoin d’être poussées vers le formel par un État fort, comme le Rwanda, l’Afrique du Sud ou la Namibie l’ont fait. Quant aux plus petites entreprises, l’État a simplement besoin de les aider pour qu’elles progressent. Il n’est pas certain que la solution de l’éradication soit la bonne. Il faut des réponses modulées à chaque segment.

Professeur à la faculté des sciences économiques et de gestion (Faseg) de Dakar

Déjà Membre ?

Email : Mot de passe :