Algérie : À quand l’envol ?

Algérie : À quand l’envol ?

Un géant non pas endormi mais inexplicablement empêtré dans ses contradictions et ses blocages. C’est le constat dressé par nombre d’experts à l’égard de l’Algérie et de son économie. Il faut dire que les indicateurs conjoncturels de ce pays sont tellement décevants qu’ils empêchent ce dernier de faire partie du club fermé des grandes économies émergentes. Certes, en 2012, le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) a été de 2,6 %, de quoi faire rêver nombre de dirigeants européens confrontés au marasme récessif. Mais, comme le relève un membre du Conseil national économique et social (Cnes), « c’est une piètre performance pour un pays qui a le potentiel pour atteindre au moins 6 à 7 % de croissance annuelle, voire plus quand on connaît tous ses besoins, à commencer par les infrastructures et les services ». De passage à Alger à la mi-mars, Christine Lagarde n’a pas dit le contraire. À la manière anglo-saxonne, où l’on commence un sermon en bonne et due forme par un compliment avant d’asséner des critiques sans détour, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI) a d’abord rendu hommage à une économie « solide » aux fondamentaux « costauds ». Mais, elle a ensuite tenu le même discours que l’on entend depuis plus de trente ans à propos de l’économie algérienne.

Principal reproche, une trop grande présence des hydrocarbures, lesquels représentent 98 % des exportations algériennes et 40 % du PIB contre seulement 2 % des emplois. À cela s’ajoutent des indicateurs inquiétants, tels une inflation qui flirte désormais avec un taux annuel de 10 % et un chômage du même ordre quand il n’atteint pas les 20 % pour les moins de 25 ans ou dans certaines régions rurales. Plus inquiétant encore, le taux d’utilisation des capacités industrielles n’a cessé de décliner depuis vingt ans et serait aujourd’hui entre 30 % (chiffre probable réel) et 70 % (chiffre officiel), cela sans oublier un dinar artificiellement surévalué alors que le marché noir des devises lui inflige déjà une décote de 20 %. De même, plusieurs experts relèvent que les grands programmes de dépense publique engagés depuis dix ans, pour un montant évalué à plus de 300 milliards de dollars (environ 229 milliards d’euros), n’ont guère dopé la croissance, alors que l’on pensait que de telles sommes engendreraient un cycle à la chinoise ou à l’indienne, c’est-à-dire une hausse de l’activité et des progressions foudroyantes de la richesse nationale. Et les perspectives ne sont guère rassurantes. Dans un contexte où les autorités algériennes ne cessent de brandir triomphalement le chiffre record de leurs réserves de change (190 milliards de dollars à la fin 2012, soit trente-neuf mois d’importation de produits de première nécessité), un groupe d’experts réunis sous le label Nabni (« nous construisons ») vient de lancer un sérieux avertissement. Pour ces spécialistes, dont bon nombre vivent à l’étranger, le pays va être obligé de puiser dans ses réserves dès 2016 pour équilibrer ses comptes. En effet, les exportations d’hydrocarbures ont tendance à diminuer après une décennie (2000-2010) de forte exploitation tandis que les importations ne cessent de progresser (50 milliards de dollars en 2012). Plus étonnant encore, Nabni prévoit même que l’Algérie sera obligée de s’endetter à partir de 2024, alors que le pays a pratiquement remboursé sa dette extérieure (inférieure à 2 milliards de dollars) et que le défaut de paiement de 1994 semble faire partie des lointains mauvais souvenirs. « En l’état actuel des choses, et même si le prix du baril de pétrole se maintient entre 80 et 100 dollars, l’Algérie fera face à des difficultés financières et économiques à partir de 2020, ce qui ne manquera pas d’avoir de graves conséquences sociales », confirme pourtant un ancien ministre réformateur. Pour ce dernier, les raisons d’une telle évolution sont les suivantes : « D’une part, une stagnation des recettes pétrolière et gazière et, de l’autre, la combinaison de plusieurs facteurs parmi lesquels la hausse des importations, qu’elles soient alimentaires ou d’équipements, la pression démographique qui se traduira par l’augmentation de la consommation énergétique locale (+ 3 % chaque année) et une baisse substantielle de la dépense publique dans l’économie, l’État étant obligé de consacrer une grande partie de ses recettes pour son propre fonctionnement. »

« L’ALGÉRIE A TOUS LES ATOUTS POUR DÉCOLLER ! »

Alors, faut-il pour autant désespérer de l’Algérie et affirmer qu’elle ne fera jamais partie des économies émergentes ? Pour l’heure, cela semble le cas puisque le pays n’est membre d’aucun de ces fameux acronymes, tel celui des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ou même celui des Civets (Colombie, Indonésie, Viêt Nam, Égypte, Turquie et Afrique du Sud) qui seront, selon l’économiste Robert Ward de l’Economist Intelligence Unit (EIU), les Brics de 2020. De même, l’Algérie, malgré les efforts de sa diplomatie, n’a pu faire partie du G20 et reste donc en marge du mouvement de rééquilibrage de l’économie mondiale. D’ailleurs, rares sont les officiels algériens à qualifier leur pays d’« émergent ». Bien au contraire, l’idée d’un potentiel de croissance très peu réalisé se retrouve dans tous les discours, y compris ceux du président, Abdelaziz Bouteflika. De quoi alimenter une frustration que l’on retrouve à tous les étages de l’appareil économique. Propos d’un jeune patron du secteur privé qui préfère garder l’anonymat : « C’est rageant ! L’Algérie a tous les atouts pour décoller : une énergie disponible et bon marché sous la forme d’hydrocarbures mais aussi de soleil. Une agriculture qui affiche un taux de croissance de 8 % chaque année et qui atteint des niveaux de production records y compris en comparaison de la période coloniale. Il y a aussi de l’argent, qu’il s’agisse des réserves de change ou des 4 milliards de dollars qui circulent hors du secteur bancaire et qui pourraient demain financer de nouvelles activités. Et, pourtant, le pays ne décolle toujours pas ! » À cela s’ajoute un capital humain important avec une diaspora présente aux quatre coins de la planète et dont la réussite économique, en Amérique du Nord comme en Europe, fait régulièrement la une de la presse algérienne.

ALLIER BON SENS ET LIBÉRALISME

Que faire ? Voilà donc la question que ne cessent de se poser les élites algériennes à propos de cette situation. Souvent, la réponse apportée est d’ordre politique avec la mise en cause directe d’un système autoritariste en place depuis l’indépendance et qui serait le responsable de la stagnation de l’économie, du moins de son manque de diversification, cela sans oublier une corruption endémique, notamment en ce qui concerne les grands contrats passés avec des fournisseurs étrangers. Mais l’explication ne paraît guère convaincante car démentie par les exemples venus d’Asie, où dynamisme économique, autoritarisme et même corruption peuvent faire bon ménage, du moins durant un certain nombre d’années, comme c’est le cas pour la Chine. Pour Christine Lagarde, et ce n’est guère surprenant du fait de ses fonctions, l’Algérie doit surtout allier « le bon sens et le libéralisme ». Depuis plusieurs années, le FMI demande à Alger de relancer son programme de privatisations et de diminuer l’intervention de l’État dans la sphère économique. À ces demandes classiques, le Fonds ajoute la question de la libéralisation. « Il n’y a pas assez de concurrence entre acteurs économiques algériens et étrangers, et pas assez de concurrence entre secteurs public et privé », a ainsi déploré la directrice générale du FMI.

Sans être opposé à une « certaine dose de libéralisme », un ancien haut responsable algérien estime que le problème ne se résume pas à la mise en place ou non de réformes. « Il faut d’abord une révolution copernicienne des mentalités, explique-t-il. Il y a deux choses dont les Algériens, et pas simplement leurs dirigeants, doivent être convaincus pour espérer que les choses changent : d’abord, le fait que l’État ne peut pas apporter à lui seul la prospérité et le bien-être matériel pour la majorité. Ensuite, que la prospérité des uns peut, si l’on met en place suffisamment de garde-fous et de règles de redistribution, faire celles des autres. Ces deux principes de bon sens n’ont jamais encore été traduits en programme politique. Il ne suffit pas de les marteler dans les colloques ou dans la presse. C’est à la classe politique de s’en emparer et de les faire admettre à la population. Ce n’est qu’ainsi que le décollage économique sera possible. » Un propos qui coïncide avec les attentes du Forum des chefs d’entreprise (FCE), la principale organisation patronale du secteur privé algérien. En décembre dernier, ses membres n’ont ainsi guère apprécié d’entendre le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, expliquer à ses homologues français que le seul interlocuteur pour les entreprises françaises devait être le secteur public algérien. Avant lui, son prédécesseur Ahmed Ouyahia était le meilleur exemple de la manière dont les dirigeants algériens se méfient du secteur privé local, lui déniant le droit de prétendre jouer un rôle dans le développement du pays. « Houari Boumédiène nous traitait de parasites, mais au moins, avec lui, c’était clair. Aujourd’hui, nous sommes officiellement des acteurs économiques reconnus puisque l’État admet du bout des lèvres que le secteur privé est le premier employeur du pays. Mais on continue de nous matraquer avec des lois et des réglementations d’un autre âge », déplore un patron du secteur agroalimentaire.

LA LÉGISLATION ENTRAVE LES INVESTISSEMENTS PRIVÉS À L’ÉTRANGER

Pour bien prendre la mesure de ces problèmes, il faut aussi écouter Issad Rebrab, l’une des grandes figures patronales du pays. Entrepreneur infatigable, l’homme doit composer avec une législation qui empêche les entreprises privées algériennes d’investir à l’étranger ou de contracter des emprunts auprès de banques hors d’Algérie. Comment alors jouer dans la cour des grands quand les groupes turcs ou chinois viennent vous tailler des croupières sur votre propre sol. « [Avec] de la patience et de la pédagogie. Il nous faut aussi beaucoup de ténacité », déclarait le grand patron lors d’un colloque organisé à Paris par Ubifrance en 2012.

Comment changer les mentalités dans un pays bien plus imprégné par les idées dirigistes et étatistes qu’on ne le croit ? Peu de travaux existent en la matière, comme si les acteurs politiques algériens se désintéressaient de cet enjeu. Signe des temps, interrogés il y a quelques mois, une trentaine d’élèves de l’école polytechnique d’Alger se déclaraient peu intéressés par la création d’une entreprise, préférant viser le recrutement chez l’un des géants algériens (Sonatrach, Sonelgaz ou Air Algérie), voire le départ à l’étranger. En Algérie, l’émergence de l’économie reste donc à la fois un défi, mais aussi une affaire de conviction nationale.

UN SECTEUR PRIVÉ EN PROGRESSION

BRIMÉ ET BRIDÉ, mais accomplissant son petit bonhomme de chemin, le secteur privé n’a cessé de progresser, au cours de ces dernières années, en matière de créations de richesses. En effet, selon l’Office national des statistiques (ONS), il a contribué à 51 % du produit national brut (PNB) en 2011 (53 % au cours des deux années précédentes). Alors que l’État et le secteur public gardent la haute main sur les hydrocarbures, les banques, la finance et l’industrie lourde, les opérateurs privés algériens sont désormais prépondérants dans l’agroalimentaire, le bâtiment, les transports (hors aériens) et les services, telles la communication et les nouvelles technologies. Premier employeur du pays, le secteur privé plaide pour une levée partielle des monopoles d’État, notamment en ce qui concerne les hydrocarbures et leur distribution, perspective à laquelle s’opposent les syndicats algériens. Par ailleurs, le Forum des chefs d’entreprise (FCE) demande un accès égal aux financements publics et la possibilité, dans certains cas de croissance extérieure, de contracter des emprunts à l’étranger. Là aussi, ces demandes sont peu suivies d’effets, même si le gouvernement s’est engagé à améliorer le climat des affaires. Classée 153e sur 180 pays dans le classement « Doing Business » établi par la Banque mondiale, l’Algérie ambitionne de progresser de plusieurs rangs dès cette année.

QUE FAIRE DES RÉSERVES DE CHANGE ?

AVEC 190 MILLIARDS DE DOLLARS de réserves de change dans ses caisses à la fin de l’année 2012, l’Algérie a des problèmes de pays riche, la question essentielle étant : comment rentabiliser au mieux cet argent ? Cela d’autant que la dette extérieure a été remboursée dans sa presque totalité et que le pays peut même se permettre de prêter 5 milliards de dollars (environ 3,8 milliards d’euros) au FMI. À vrai dire, cette interrogation sur l’emploi des réserves de change a été tranchée par les autorités puisque l’essentiel de ces liquidités est investi en bons du Trésor américain. Pour Alger, il s’agit à l’heure actuelle du placement le moins risqué même si sa rentabilité à long terme fait débat. De manière régulière, la Banque centrale algérienne se justifie sur cette gestion, sans pour autant répondre aux mises en cause insistantes d’un grand nombre d’économistes algériens qui estiment que leur pays ne gagne rien à permettre aux États-Unis de continuer à vivre au-dessus de leurs moyens. Mais, en réalité, le débat sur l’emploi de ce magot cache deux sujets de discorde.

D’abord, les enveloppes consacrées aux différents plans de relance de l’économie et d’industrialisation. Cumulées les unes aux autres, les sommes donnent le tournis puisqu’elles atteignent les 500 milliards de dollars sur une période inférieure à dix ans. Autoroute Est-Ouest, transports ferroviaires, logements sociaux, centrales électriques et hydrauliques : le financement des grands projets d’infrastructures est critiqué de toutes parts pour son manque de rationalité et pour les nombreuses affaires de corruption qui l’affectent. Ensuite, il y a ce serpent de mer que représente la création d’un fonds souverain algérien. Contrairement à d’autres pays pétroliers, comme ceux du Golfe, l’Algérie ne possède pas de fonds dédié à des investissements à l’étranger. Un non-sens stratégique pour les experts, qui estiment que la crise économique actuelle pourrait permettre des placements judicieux comme, par exemple, le rachat d’une partie du capital de Peugeot, au sujet duquel la presse algérienne a beaucoup écrit. Mais, pour l’heure, le gouvernement algérien ne veut pas entendre parler d’une telle évolution. Pourtant, cette dernière contribuerait à rendre moins opaque la gestion des rentes pétrolière et gazière.

Déjà Membre ?

Email : Mot de passe :