Jean-Michel Severino : « Nous avons besoin d’une nouvelle génération d’entrepreneurs »

Jean-Michel Severino : « Nous avons besoin d’une nouvelle génération d’entrepreneurs »

Homme de convictions, l’ancien directeur général de l’Agence française de développement s’est lancé dans le financement des PME africaines. Entretien avec un optimiste raisonnable.

Jean-Michel Severino, 55 ans, ancien vice-président de la Banque mondiale pour l’Asie, directeur général de l’Agence française de développement (AFD) de 2001 à 2010, puis inspecteur général des finances, a un parcours des plus classiques mais un profil atypique. Cet homme de convictions, né en 1957 à Abidjan, croit en l’Afrique. Il l’a écrit avec Olivier Ray, un économiste de l’AFD, dans deux essais parus en 2010 et 2011 chez Odile Jacob, Le Temps de l’Afrique et Le Grand Basculement, traitant de la mondialisation. Jean-Michel Severino s’est engagé à sa manière. Au lieu de viser un énième poste prestigieux dans une institution internationale, il a choisi d’apporter son carnet d’adresses et sa longue expérience à une petite société de gestion de fonds et de capitalrisque, basée près de la Madeleine, à Paris, dont il est le gérant depuis 2011. Investisseurs & Partenaires (I&P) a été lancée en 2002 pour se consacrer exclusivement aux PME d’Afrique subsaharienne, en recherchant un impact social ou environnemental. Cette forme de militantisme libéral s’avère payante : Jean-Michel Severino, qui était déjà un expert de haut niveau dans le système onusien, fait partie des 27 personnalités sélectionnées en août 2012 par Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations unies, pour dire à quoi devrait ressembler l’après-2015. Cette nouvelle ère s’ouvrira après l’arrivée à échéance des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), qui ne seront pas tous atteints.

AM : Que pensez-vous de l’optimisme qui prévaut désormais sur l’essor économique de l’Afrique ?

Je le partage dans les grandes lignes. La croissance est réelle, due à des phénomènes structurels. L’offre et la demande mondiales portent à la fois sur la démographie et les ressources naturelles. Une population plus dense et urbanisée en Afrique crée un marché intérieur, le marché est libéralisé et les finances publiques assainies. Les opportunités sont très importantes, mais il faut souligner les risques, les zones de tension et les problèmes. La croissance est encore insuffisante pour absorber le chômage des jeunes et le manque d’emplois formels reste problématique. D’autre part, elle est inégale dans l’espace, tous les pays n’en bénéficient pas. Elle l’est aussi entre les groupes sociaux et reste liée à une industrie extractive peu génératrice d’emplois. Il existe par ailleurs une volatilité politique liée aux chocs sociaux que vit le continent… Investir en Afrique demeure risqué, cela doit être fait de manière professionnelle et avec prudence.

Les discours sur les nouveaux marchés africains pèchent-ils donc par excès d’optimisme ?

Les perceptions changent vraiment, mais elles changent tellement qu’une nouvelle forme d’aveuglement naît. Après avoir dit pendant des années qu’il n’y avait rien de bon en Afrique, voilà que tout est rose, tout d’un coup. Le balancier des perceptions bouge de manière rapide et va trop loin. Les réalités sont beaucoup plus nuancées et les stratégies se réorientent avec beaucoup de lenteur. Mais de plus en plus d’entreprises voient un marché démographique et une nouvelle solvabilité. Je ne parle pas des industries extractives. Pour elles, le choix est évident : on suit la ressource, le pétrole et les minerais. Pour les autres industries, dont l’activité est liée à la consommation, il devient intéressant de produire sur place pour vendre sur place.

Quid des niveaux de corruption ?

La corruption n’est pas l’apanage de l’Afrique, elle y est comparable à celle d’autres régions du monde.

Que pensez-vous du rôle de la France en Afrique ? Est-il sur le déclin ?

Tous les chiffres liés au commerce extérieur sont en expansion. On ne peut pas parler de repli absolu. L’apparition d’acteurs tiers et concurrents fait que la place relative de la France est en train de se transformer. Nous sommes dans une autre période, et non plus dans les années où la présence économique de la France avait disparu avec les ajustements structurels. De nouveaux acteurs apparaissent, comme Orange, les équipementiers français, qui sont maintenant sur des créneaux très différents de ceux du passé. Il ne leur est plus possible de vendre des biens de consommation courante quand la présence des pays émergents (Chine, Inde, Turquie) est aussi active.

Avec François Hollande, est-ce la fin de la Françafrique ?

Comme toujours dans la diplomatie, il y a des continuités et des différences. Des continuités dans l’intervention politique, tout d’abord. Il faut se rappeler que l’intervention française au Mali n’est pas si différente de ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire avec Nicolas Sarkozy. Très peu de pays occidentaux ont la capacité militaire et la proximité avec le continent qui permettent de mener ce genre d’opération. La volonté de rupture avec la Françafrique est très grande, aussi bien dans les pratiques que dans les dispositifs institutionnels au ministère des Affaires étrangères. Mais il y a une continuité dans la volonté de reconstruire une relation économique avec le continent, perdue dans les années 1990 et le début des années 2000. Le dynamisme économique du continent africain est une très bonne nouvelle pour la France, qui peut trouver là un atout substantiel pour sa propre croissance. Le monopole dans les relations économiques est toujours mauvais. Le fait que d’autres intervenants soient présents aujourd’hui rend la donne intéressante : cela n’aurait pas de sens qu’un colonialisme commercial se substitue à un autre.

Quel est le rôle d’I&P ?

Nous cherchons à obtenir des impacts sociaux à travers des instruments de marché. Nous voulons faire la promotion d’une nouvelle génération d’entrepreneurs en Afrique, et notre métier consiste à gérer des véhicules de financement dans une cinquantaine de PME sur le continent. Nous avons investi 30 millions d’euros et levé en mai 2012 un nouveau fonds de 50 millions d’euros, dénommé I&P Afrique Entrepreneurs (IPAE) et destiné à des opérateurs privés cherchant entre 300 000 et 1,5 million d’euros d’apports. En d’autres termes, des crédits trop peu importants pour intéresser les grandes banques…

Quels sont les secteurs dans lesquels vous investissez ?

Principalement dans la santé, l’agroalimentaire, les matériaux de construction, la microfinance et le transport. Mais ces secteurs varieront dans le temps. À l’échelle d’un fonds comme le nôtre, ils ne sont pas représentatifs de l’économie africaine.

Quelles sont les grandes tendances pour les fonds intéressés par l’Afrique ?

Les activités sont très vives dans les infrastructures, les télécoms et l’énergie. Dans le secteur financier, la croissance de la bancarisation favorise l’essor d’institutions financières. Sinon, on assiste à une poussée continue de l’agroalimentaire et de l’agriculture, ce qui est tout à fait normal. Dans le contexte africain, tous les secteurs sont des objets d’investissement. Le plus compliqué, pour l’instant, reste de savoir à quel rythme va surgir le secteur manufacturier, qui n’est pas en première ligne à cause d’un problème de compétitivité et de taille des marchés. L’Afrique est surtout importatrice de biens d’équipement ou de consommation produits dans les pays industrialisés et les marchés émergents.

À quoi correspond le mouvement de consolidation observé ces dernières années dans le secteur bancaire ?

Les niveaux de bancarisation sont encore faibles, même si les revenus croissent. Des acteurs différents des grandes banques occidentales sont arrivés, sud-africains, nigérians et marocains, sans oublier Ecobank, créée sur le continent, élargissant l’offre bancaire. Chaque marché est assez petit et requiert une approche régionale. Il est difficile de rentabiliser un réseau d’agences à l’échelle d’un pays.

Que pensez-vous de la poussée chinoise en Afrique, avec le rachat de Standard Bank ?

Il me paraît très important que les capitaux chinois s’investissent en Afrique, qu’ils aillent là où une demande existe.

Quels sont les défis pour le financement du secteur privé ?

L’essentiel du secteur privé en Afrique est financé par le secteur bancaire local, avec des établissements assez liquides. Ce dernier a cependant du mal à prêter aux petites entreprises pour les mêmes raisons qu’ailleurs dans le monde, mais avec une difficulté partout plus forte en Afrique, liée à l’absence de garantie foncière ou hypothécaire, ou encore aux défaillances du système judiciaire. Les capitaux propres sont plus rares qu’ailleurs dans le monde, les États sont faibles, et il existe peu d’acteurs du capital-risque. Bref, financer des affaires en Afrique est plus compliqué que dans d’autres régions du monde. Les problèmes rencontrés par les PME sont des entraves systémiques à la croissance.

Les banques françaises ou européennes sont-elles en train de manquer le coche en Afrique, en ne s’investissant pas assez vis-à-vis du secteur privé ?

La critique semble excessive. Certaines d’entre elles sont intéressées par les PME, mais le continent n’a pas été une priorité d’investissement, alors qu’il l’a été pour d’autres entreprises industrielles françaises ou européennes. Les banques, il est vrai, ont des contraintes importantes de capital depuis la crise financière de 2008. D’autre part, il devient plus cher de racheter des réseaux, et les marchés commencent à être occupés. Chaque année qui passe rend la concurrence plus rude. Je trouve dommage que les grandes banques occidentales aient préféré d’autres régions du monde pour leur extension commerciale. Beaucoup d’institutions financières ont trouvé plus intéressant d’aller perdre de l’argent sur le marché des subprimes aux États-Unis que d’aller en gagner en Afrique !

Si un entrepreneur veut se lancer dans la distribution de cosmétiques au Sénégal, par exemple, quels seront les freins qu’il va rencontrer ?

L’industrie du luxe sera l’une des dernières à investir dans la consommation africaine. Elle commencera par l’Afrique du Sud, comme l’a fait L’Oréal, puis le Nigeria. Prenons plutôt l’exemple du groupe Unilever, qui a une stratégie africaine très agressive pour les produits de grande consommation que sont le savon et la lessive. Il y a des marques d’Unilever partout, qui correspondent aux exigences d’une clientèle africaine. Par ailleurs, il faut savoir que l’essor des classes moyennes suit la croissance, surtout dans les pays où elle repose sur l’industrie ou l’agriculture.

Vous paraît-il dommage que le mobile banking soit aux mains des opérateurs télécoms et non des banques ?

Il faut noter que son essor est né de l’échec du secteur public des télécommunications. Les opérateurs publics n’ont pas su fournir des lignes fixes, et les téléphones mobiles apportés par le secteur privé ont permis à tout le monde de s’équiper. Les réseaux sont faiblement étendus et leur installation représente un coût élevé dans des pays où la population n’est pas très dense. Le mobile banking est donc très logique. Il contribue à la bancarisation de l’Afrique, même s’il ne va pas se substituer à la structure traditionnelle.

S’intéresse-t-on assez à la manne que constituent les transferts d’argent des immigrés africains vers leurs pays ?

Tout le monde tourne autour de cette manne comme la mouche autour de la viande ! Le nombre d’initiatives prises par les réseaux bancaires, classiques ou non, paraît sidérant. De là à trouver des solutions économiquement performantes, il y a un pas. Western Union reste dominant, parce que son modèle économique n’est pas si stupide. Son coût est souvent dénoncé comme excessif, mais, s’il l’était vraiment, il y aurait des milliers de solutions alternatives. Cela étant, les start-up de transfert d’argent par internet qui sont montées par la diaspora représentent un domaine de créativité très impressionnant.

Vous êtes un avocat de la microfinance. Pourquoi ?

J’en suis un avocat raisonné, la microfinance n’est pas une solution miraculeuse qui règle tous les problèmes du monde. Elle est arrivée tardivement en Afrique, où beaucoup de places restent à prendre. Elle s’est d’abord développée en Asie et en Amérique latine, dans des zones urbaines ou rurales très densément peuplées. Cette forme de financement ayant des coûts fixes, les volumes d’activité doivent être élevés pour parvenir à un équilibre, avant la rentabilité. En Afrique, les zones urbaines sont loin d’être couvertes et la concurrence est très faible.

Cette forme de financement n’empêche-t-elle pas la bancarisation des plus pauvres, à terme ?

Les bénéficiaires de la microfinance n’ont aucune chance d’aboutir dans un réseau traditionnel. En revanche, les institutions de microfinance peuvent grandir et devenir des structures bancaires pour servir une clientèle populaire, comme en Amérique latine.

Existe-t-il encore des risques de crise ou de dérives de la microfinance ?

Il y a régulièrement des cas de faillite, qui ont été pour l’instant bien gérés, avec des épargnants remboursés. La microfinance appartient au monde de la finance. Elle est par définition un secteur risqué, qui doit être régulé par des institutions de surveillance.

Jean-Michel Severino DIRIGEANT D’INVESTISSEURS & PARTENAIRES (I&P)

SON PARCOURS

1984

Après un brillant parcours, École supérieure de commerce de Paris et Sciences po, il est diplômé de l’École nationale d’administration, promotion Louise Michel.

1994

Il intègre la Banque mondiale à Washington, où il s’occupe successivement de l’Europe centrale et de l’Asie.

2001

Il devient directeur général de l’Agence francaise de développement, fonction qu’il exerce jusqu’en 2010.

2011

Le fondateur d’I&P, Patrice Hoppenot, se retire. L’entreprise est reprise par Jean-Michel Severino.

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