Fatine Layt : « Pour une vision humaine de la finance »

Fatine Layt : « Pour une vision humaine de la finance »

Elle est franco-marocaine et revendique sa double culture. Elle réussit dans un monde d’hommes dans lequel les ego sont très affirmés. Et elle propose une nouvelle manière de faire des affaires. Rencontre à Paris.

Son premier patron a été Jean- Charles Naouri. Fatine Layt a été successivement PDG d’une maison d’édition, directrice adjointe de l’agence Sygma, cofondatrice de Messier Partners, créatrice de la banque d’affaires Partanéa… Après un parcours fulgurant, elle est depuis 2008 à la tête d’Oddo Corporate Finance et membre du comité exécutif de la banque.

AM : Peut-on être femme et réussir dans un métier d’hommes, la banque d’affaires ?

C’est un métier en effet majoritairement exercé par les hommes, mais ce n’est pas un métier d’hommes, bien au contraire. Les qualités féminines y sont primordiales : l’écoute et l’efficacité passent avant les rapports de force, et les femmes sont plus rarement dans les combats d’ego.

Vous dites souvent que vous êtes une « femme libre ». Expliquez-nous.

Une femme libre est pour moi une femme qui assume ses choix, en gardant ses convicconvictions. Cette liberté d’expression et de position est constitutive de l’image d’honnêteté et de crédibilité que je pense renvoyer aujourd’hui. Toutes les personnes qui me connaissent et m’apprécient le savent, je ne renonce jamais.

Vous avez travaillé avec des personnalités reconnues, on pense en particulier à Jean-Charles Naouri, à Jean-Marie Messier, ou à votre employeur actuel, Philippe Oddo. Qu’avez-vous appris sur les « grands » hommes d’affaires durant ce parcours ?

Quelle que soit leur nature, et les trois personnes que vous citez sont extraordinairement différentes, les hommes d’affaires qui m’ont marquée ont en commun une fantastique détermination et une énergie vitale qui les maintient constamment en alerte et en mouvement.

Ils m’ont notamment transmis, au-delà de leur savoir-faire, chacun dans son domaine, une certaine façon d’appréhender les enjeux et les situations sur le long terme malgré le besoin de réactivité et l’urgence des situations.

Jean-Charles Naouri est celui qui vous a découverte ? Qu’a-t-il vu en vous ?

C’est une personnalité riche et complexe, et notre premier entretien est d’ailleurs resté gravé dans ma mémoire : j’étais tellement angoissée d’être en retard que je suis arrivée les cheveux encore mouillés après une séance de piscine et j’étais traumatisée à l’idée qu’il me demande pourquoi je n’avais même pas pris le temps de me les sécher ! Plus sérieusement, je pense qu’il a vu en moi une volonté et une détermination rares chez une jeune fille de mon âge. Nous partagions la même vision « intelligente et humaine » de la finance, si je puis dire, celle d’une finance prenant largement en compte la réalité économique, les hommes et les organisations derrière les chiffres.

Oddo est une grandemaison française, familiale, d’origine marseillaise. Pourquoi ont-ils recruté Fatine Layt ?

Oddo est un groupe financier diversifié, à l’origine un courtier en Bourse. Progressivement le groupe s’est habilement développé dans la gestion d’actifs, c’est-à-dire la gestion de l’argent des grands investisseurs institutionnels, et dans la banque privée, pour les entrepreneurs notamment, mais aussi pour les sportifs et les cadres de haut niveau. La banque d’affaires a été créée plus tard, surtout autour des introductions en Bourse, pour lesquelles Oddo était leader grâce à son expertise des marchés financiers. Ils ont eu besoin par la suite de développer une plateforme de services liée au conseil en entreprise, en corporate finance, et c’est tout naturellement que le rapprochement entre Philippe Oddo et moi-même s’est fait à ce moment-là.

D’ailleurs, on a un peu de mal à comprendre quel est exactement votre métier. Que fait un banquier d’affaires ? Qu’est-ce que le corporate banking ?

Le corporate finance ou banking, c’est la banque pour les corporate. Il s’agit de conseiller les entreprises, des petites (50 millions d’euros de valeur) aux grandes, sur toutes leurs problématiques de développement par exemple : comment se financer, par emprunt bancaire ou sur les marchés financiers ? Avec quel instrument, une obligation ou un placement privé ? Et quel taux faut-il payer ? C’est aussi les aider à savoir quelle entreprise acheter et dans quel pays. Une fois la cible identifiée, nous les guidons pour la valoriser et leur expliquons concrètement comment l’achel’acheter : contacter ses actionnaires, les convaincre de vendre, déterminer un prix et le négocier, construire le montage financier et fiscal, pour enfin boucler la transaction. C’est un métier qui réunit des compétences techniques multiples et s’enrichit énormément de l’expérience. Une fois qu’on a travaillé dans un secteur, on en connaît mieux les clés. Or nos clients représentent tous les secteurs. Je travaille aussi bien dans le luxe, que dans les médias, ou l’aéronautique, la distribution, l’industrie, les SSII, internet, etc. Cette exposition est formidablement intéressante, et c’est une des raisons pour lesquelles je suis très attachée à ce métier.

Peut-on être femme, d’origine étrangère, arabe et marocaine, et réussir dans votre métier ?

La diversité n’a jamais été un sujet à la mode et ne l’est en réalité toujours pas, sauf dans les discours. Cela étant dit, être femme et d’origine étrangère dans le monde de la finance ne constitue certainement pas un postulat de base facile. Donc la réponse est oui, mais tout dépend encore une fois et d’abord de vos convictions et votre motivation à atteindre vos objectifs.

L’investment & corporate banking, sont-ils les premiers responsables de la crise économique et financière ?

On a tellement écrit sur le sujet, et ce n’est à mon avis pas terminé. La crise économique est un retour d’élastique des méthodes de financement de l’économie, qui sont décidées conjointement par les institutions financières des grands pays et par leurs gouvernements. Ces méthodes « encadrent », c’est-à-dire qu’elles contraignent les agents économiques que sont les entreprises et les consommateurs, qui les subissent en quelque sorte. Je ne vais pas entrer dans les détails, mais il faut surtout retenir qu’il n’y a pas un unique responsable à pointer du doigt. Ce sont les relations et les rapports de force au niveau international qui doivent être modifiées.

Les banquiers d’affaires sont-ils en crise ? On revoit l’apparition des bonus, par exemple.

Les banquiers sont surtout en crise morale, car, comme vous le savez, en fait, les banques vont plutôt bien. Elles n’ont jamais acheté l’argent si peu cher. Mais, depuis la crise systémique de 2008, contrôler les risques et encadrer les rémunérations sont devenus des enjeux symboliques du discours politique pour beaucoup de pays. La réalité, c’est que réguler pour le principe n’a pas de sens, surtout lorsqu’il n’y a pas de coordination entre les grands pays. Le vrai sujet est le retour d’un sens de la justice et de la moralité dans les affaires. Comme le disent très justement les Asiatiques, « le poisson pourrit par la tête ».

Comment pourrait-on décrire la crise que nous vivons aujourd’hui en Europe, aux États-Unis… ?

Au premier degré, il s’agit d’une crise de croissance, de répartition des ressources et des richesses entre les différentes économies. Les coûts de fonctionnement des systèmes hyperétatiques sont devenus insupportables. Dans un deuxième temps, cette répartition des richesses, si elle a été faite en partie, ne se fait plus. Et la tranche du milieu, cette bourgeoisie méritante qui travaille, consomme et constitue un rempart démocratique contre les excès, tend à disparaître. Cette disparition d’une certaine classe moyenne est pour moi le point fondamental de la durée et de l’ampleur de la crise.

Quel est l’état réel de la France, désastreux, moyennement désastreux ? Avons-nous des raisons d’être optimistes ? Que faudrait-il faire ?

Comme toujours, c’est le prisme qui compte. Si vous la mettez au centre du monde occidental, alors la France va mal. Mais par rapport à beaucoup d’autres nations elle va bien ; c’est un pays développé, riche, où il fait bon vivre. C’est la politique qui tue l’économie. Il n’y a à mon sens qu’une seule solution : faire maigrir l’État, urgemment, et demander à tous les citoyens de s’entraider pour se serrer la ceinture, ensemble, comme l’ont fait les Allemands.

Êtes-vous une fervente partisane de l’Europe et de l’euro ? Sous quelle forme ?

Les pays européens doivent s’unir. S’unir, ça veut dire décider ensemble et donc trouver une réelle organisation politique commune pour que les décisions, au moins en matière d’économie, soient prises par tous les pays. Sinon, c’est la cacophonie. S’il faut aller acheter sa voiture en fonction du taux de TVA du pays concerné, c’est profondément injuste, mais ça va encore. S’il faut déraciner sa famille et son histoire pour des raisons de fiscalité, ça va déjà beaucoup moins bien. S’il faut délocaliser les actifs productifs et désertifier certaines régions économiques parce qu’on trouve mieux ailleurs, alors là on va à la catastrophe : la finance en Angleterre, la production industrielle en Allemagne, le textile en Roumanie… Ça ne vous rappelle pas la théorie des « pays ateliers » ?

Vous accordez de l’importance au problème d’intégration et d’immigration en France. Est-ce lié à votre propre histoire ?

Oui, bien sûr. J’ai rêvé pendant des années quand j’étais plus jeune de m’appeler Nathalie et d’avoir les cheveux raides, de ne pas être rejetée. Et, puisque je faisais l’effort d’accepter les codes, je voulais qu’on m’accepte aussi. J’ai en partie réussi. C’est cela que je voudrais communiquer à tous ceux qui pourraient se décourager. Aujourd’hui l’intégration est davantage un problème économique qu’un problème d’immigration. Comment vivre dans un monde où il faut réussir, en se conformant aux règles et à la pression sociale, quand on n’a ni travail ni perspective ? Comment contenir sa frustration et ne pas la transformer en rage quand on ne voit aucune issue positive ?

Vous-même, avez-vous ressenti des limites, le fameux « plafond de verre » dont on parle souvent ?

Oui et non. Je ne me pose pas la question. J’essaye de contourner. Mais c’est vrai qu’il m’arrive d’enrager contre le capitalisme de la barbichette : je te tiens, tu me tiens… Si vous ne tenez pas de barbichette, c’est plus dur. D’ailleurs, c’est drôle, en utilisant cette métaphore je me rends compte que les femmes mêmes en sont exclues ! Nous n’avons pas de petite barbe…

Comment faire en sorte de mieux intégrer les populations d’origine maghrébine ?

Pour s’intégrer, il faut parler la langue et avoir la volonté de le faire. C’est un prérequis qu’il ne faut pas oublier. Il s’agit de la première étape, car il faut surtout travailler, gagner sa vie, son autonomie. Or le marché du travail en France n’offre pas assez de flexibilité, et le chômage est devenu pour une grande partie un chômage incompressible. C’est-à-dire que, même si la croissance repartait, plus de 8 % de la population en capacité de travailler ne trouverait pas d’emploi. Encore une fois, c’est davantage sous le prisme de la réalité économique que de la question de l’immigration qu’il faut envisager le problème d’après moi.

Vous avez un projet de banque islamique, « halal », pour faciliter l’intégration. Pourquoi passer par le religieux ? Pourquoi ne pas simplement créer un établissement classique, mais dédié aux populations issues de l’immigration ?

Comme je vous l’ai dit, je pense que la seule réelle intégration est économique, autrement dit par le travail. Or, à cause de ce fameux taux de chômage incompressible, certains n’auront jamais d’emploi. Et, parmi eux, on retrouve évidemment d’abord nos immigrés. Donc il faut les aider à créer leur emploi, en leur proposant un système bancaire adapté et affinitaire, qui leur offre les produits dont ils ont besoin. Cette banque de l’intégration économique ne proposera pas que des produits bancaires « halal », mais elle en aura, car beaucoup de Français musulmans souhaitent y avoir accès.

On dit que vous voudriez un jour faire de la politique, que vous êtes proche de François Fillon. La politique sert-elle vraiment à quelque chose ?

La mondialisation a énormément complexifié la gestion des pays. À ce titre, je pense que la politique doit nécessairement intégrer des experts de la vie économique. Les entreprises qui sont mes clients sont les acteurs principaux de la croissance, et les décisions politiques les touchent énormément. Nous devons désormais jouer un rôle au côté du pouvoir, souvent moins conscient de certaines réalités. François Fillon m’a remis la légion d’honneur et c’est un homme de convictions que je respecte. Mais ce n’est pas le seul, Nathalie Kosciusko-Morizet ou Laurent Wauquiez par exemple font partie des hommes et des femmes que j’estime et avec qui je partage un certain nombre de points de vue.

Le Maroc reste-il présent dans votre parcours ? En quoi êtes-vous marocaine aujourd’hui ?

Mon père, mon frère et ma soeur vivent à Casablanca. Je vais régulièrement au Maroc, tous les mois. Ici je ne suis pas totalement française et là-bas pas totalement marocaine : éternel sujet pour les doubles cultures. Mon sentiment le plus fort, c’est celui d’être franco-marocaine, ce qui est très utile pour appréhender les sujets économiques et de société, ici comme là-bas. Cela me permet de mieux comprendre les points de vue des uns comme des autres et de mieux les conseiller. C’est très important pour moi, ce double rôle de traducteur et de médiateur.

Comment voyez-vous la situation du royaume dans le contexte du Printemps arabe ?

Le Maroc est un pays solide, dont le développement économique est soutenu par des capitaux étrangers qui lui font confiance. Une bourgeoisie s’est constituée, et le pays avance, ce qui est très positif.

Un pays qui investit beaucoup dans l’immobilier, le tourisme, le tertiaire. Est-ce le bon chemin ?

Vous savez, dans le contexte mondial qu’on a décrit plus haut, il n’est pas facile de trouver sa place. Derrière votre question, je suppose que vous pointez les insuffisances du Maroc en matière d’alphabétisation, de scolarisation, de protection sociale et de santé. Tout cela est vrai. Mais le Maroc progresse, lentement, mais sûrement ; le pays développe d’ailleurs également des filières industrielles, dans l’agroalimentaire par exemple, ou dans l’aéronautique, ce qui est signe de solidité dans la durée. Rappelez-vous que tous ceux qui ont voulu aller trop vite ont échoué.

Pour un pays comme le Maroc, quelle serait une stratégie économique gagnante à long terme ?

Maintenir un environnement de stabilité politique, favoriser les investissements étrangers, encourager la création d’entreprise avec un système bancaire dynamique, former son corps social progressivement et faire évoluer son secteur agricole, voila l’avenir du Maroc !

On a le sentiment, de plus en plus perceptible, qu’il y a deux Maroc, celui de la modernité, dynamique, ambitieux et élitiste, et celui de la pauvreté et de l’analphabétisme. Et que le fossé s’agrandit…

Les réussites visibles de nouveaux groupes marocains, la modernisation de certaines villes notamment, donnent en effet cette impression. Ce sont les contrastes qui frappent. Mais le PNB du Maroc est toujours en croissance, de plus de 4 %, alors qu’il stagne en Europe et en France. Le PIB par habitant est de 3 054 dollars au Maroc, mais de 600 dollars au Burkina, et de 5 445 dollars seulement en Chine [chiffres de la Banque mondiale 2011, NDLR].

Comment faire réellement reculer la pauvreté de masse ?

L’emploi et toujours l’emploi, donc les investissements et la formation.

Les révolutions arabes ont durablement influencé l’économie de la région. On pense à la Tunisie et à l’Égypte. L’islamisme est-il soluble dans les règles de l’économie mondiale ?

L’islamisme est une réponse à des frustrations, essentiellement économiques. Je suis convaincue que, si ces pays connaissaient le plein-emploi et une meilleure redistribution économique, il ne se développerait pas. C’est l’absence durable de perspective qui fait basculer certains. C’est pourquoi il faut absolument proposer d’autres solutions. À mon tout petit niveau, c’est ce que vise mon projet de banque, et c’est le sens de mon engagement.

Chine, Asie, Brésil, Turquie… Les marchés émergents vont-ils sauver le monde riche ?

En tout cas, ils lui apportent des débouchés et donc de la croissance. Et leur réserve de population est très importante. Si le développement économique s’accompagne là aussi d’une redistribution.

L’Afrique est à la mode, en particulier dans la presse occidentale. Quel est votre sentiment sur cette analyse ? L’Afrique est-elle vraiment le « continent de demain » ?

Elle représente une « réserve » de consommateurs dont les besoins ne sont pas encore tous remplis. En ce sens, c’est une opportunité pour les surplus de richesses créées en Occident. Mais il faut pouvoir investir et prendre le temps nécessaire, comme le font les Chinois, progressivement mais de façon durable. L’Afrique sera le continent de demain si la création de richesse s’accompagne d’une vraie redistribution et d’une progression générale des populations.

Votre parcours a souvent croisé le monde des médias : l’agence Sygma, la presse professionnelle avec le Groupe CEPP, Libération… Donneznous un bon conseil : quel est l’avenir du secteur ? Comment croître en tant que média ?

J’adorerais avoir des recettes miracles… Je crois aux niches, au numérique et aux marques. Autrement dit, les médias sont devenus multisupports aujourd’hui et il faut adapter ces supports à sa clientèle. Ça paraît simple, mais ce n’est pas toujours le cas : on ne peut plus parler aux jeunes uniquement avec des magazines papier. Cela ne suffit pas, il faut également miser sur une marque forte et différenciante, qui soit un repère pour le consommateur dans l’océan d’offres qui existent. Elle doit traduire une ligne éditoriale claire, un positionnement spécifique et représenter une garantie de qualité.

PRÉSIDENTE ET ASSOCIÉE GÉRANTE D’ODDO CORPORATE FINANCE

PARCOURS

1989

Elle rejoint le groupe Euris à sa création par Jean-Charles Naouri.

2000

Création d’Intermezzo, une des premières sociétés spécialisées en fusion et acquisition.

2003

Elle s’associe à Jean-Marie Messier au sein de Messier Partners LL, banque d’affaires basée à Paris et à New York.

2007

Elle fonde Partanéa, qu’elle cède à Oddo fin 2008. Elle prend alors la direction d’Oddo Corporate Finance.

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