Pour commencer AMB N°2

Réalités et défis africains

Le chiffre est encourageant et alimente l’ambiance « afro-optimiste » du moment. Malgré l’atonie, c’est le moins que l’on puisse dire, de l’économie mondiale, l’Afrique fait preuve d’une résilience surprenante. Le taux de croissance moyen du continent devrait atteindre 4,8 % pour 2013 et, peut-être, 5,3 % en 2014. Les pays riches en matières premières profitent toujours de la bonne tenue des cours, malgré la stagnation de la demande globale. Des campagnes agricoles satisfaisantes ont dopé la production et limité l’impact des prix internationaux. Les services se développent, soutiennent l’activité et l’innovation. La technologie (en particulier dans le domaine des télécoms) permet littéralement de « faire des sauts dans le temps ».

Pour des secteurs clés de l’économie mondiale, l’Afrique se présente comme « la mère de toutes les opportunités » : infrastructures, énergie, biens de consommations, gestion durable, agriculture… Ces indicateurs sont d’autant plus prometteurs qu’ils s’inscrivent dans un cycle long. Le continent a doublé son revenu global en douze ans, ce qui est une performance quasi unique dans l’histoire de l’humanité. Des millions d’Africains sortent chaque année de la pauvreté et accèdent au statut de classe moyenne. Le revenu moyen par habitant vient de passer la barre symbolique des 1 000 dollars annuels. Lorsque l’on se souvient des années terribles (1980-2000), celles de la dette, de l’ajustement structurel, de l’effondrement des cours, de la paupérisation massive, on mesure le chemin parcouru. Les choses agréables ayant été dites, les défis auxquels l’Afrique doit faire face sont immenses. Avec, tout d’abord, des contraintes conjoncturelles à court terme. L’économie mondiale ne se relève pas.

L’Europe est entrée en récession. Les pays émergents (voir texte suivant) sont probablement dans une phase de ralentissement historique, après des années « glorieuses ». Des zones entières du continent sont soumises à l’instabilité politique (le Maghreb et l’Égypte en particulier, mais aussi le Sahel, l’Afrique centrale…). Ces exigences du moment ne doivent pas cacher, masquer les défis structurels, de long terme. On pourrait évoquer, en premier lieu, l’urgence d’intégrer plus et mieux le continent. Réduire nos propres barrières, qui nous enferment dans nos frontières et qui nous rendent entièrement dépendants du reste du monde. Et qui nous privent de l’immense opportunité d’investir en nous-mêmes. On doit insister sur la question essentielle, vitale, cruciale, du poids démographique.

Nous sommes déjà plus d’un milliard d’Africains et nous serons probablement deux milliards en 2050. Avec une population, jeune, urbanisée à 50 %, en demande d’éducation, de travail, de revenus. Pour absorber ces nouvelles générations, leur dessiner un avenir, il faudrait des taux de croissance de plus de 7 % ou 8 % par an, sur un cycle très long, à l’échelle du demi-siècle. Corollaire du point précédent, l’investissement massif dans la richesse humaine. Il n’y aura pas d’Afrique prospère, stable, évoluée, sans une Afrique éduquée. Enfin, notre impact écologique est déjà une réalité. Le changement climatique (quelle que soit son origine, voir page 154) bouleverse les conditions de vie dans de nombreuses régions. Il faudra préserver nos écosystèmes, nos terres, nos forêts, nos ressources en eau, stopper l’avancée des déserts. Il faudra, aussi de la créativité, de l’intelligence et de l’audace pour gérer et surmonter ces obstacles. Ce qui pose la question : celle du leadership africain. Nous avons besoin, maintenant, d’hommes et de femmes de qualité, intègres, visionnaires, efficaces, pour préparer demain.

Le blues des Bric

Les chiffres le disent. Les grands pays émergents dits Bric, Brésil, Russie, Inde, Chine, ont entamé un processus de décélération. La Chine rentre presque « dans le rang » avec un taux de croissance de 7 %, loin des performances à deux chiffres d’hier. Ce ralentissement relatif de l’empire du Milieu, véritable locomotive planétaire, fragilise les autres Bric dont le modèle était moins probant. La Russie (2,5 %) dépend largement de son pétrole et de ses matières premières. Le Brésil (2,5 %) et l’Inde (5 %) doivent faire face à d’immenses réformes sociales et à de lourds investissements structurels. Ce coup de frein suit une épopée fabuleuse et révolutionnaire qui a vu le poids des pays émergents dans l’économie mondiale passer de 30 % (au début des années 1990) à 50 % (officiellement en 2013) ! L’impact et les conséquences ont été « systémiques ».

La Chine est en passe devenir la première économie du monde en termes de PIB, et les quatre Bric sont entrés dans le top ten global. Le prix des matières premières a explosé, des millions de personnes sont sorties de la pauvreté. Le coût du travail a été soumis à de fortes pressions à la baisse, entraînant délocalisations et crises sociales dans les pays riches. Les montagnes de liquidités ont provoqué de l’instabilité financière, de la spéculation, des surplus, des déficits, de la dette facile avec, comme résultat probable, le meltdown de 2008. Si les chiffres ont raison, cette épopée fantastique et tumultueuse touche à sa fin. Les économies émergentes continueront de croître, mais plus lentement. La Chine sera soumise à des évolutions transformatrices. La population vieillit et s’enrichit, les niveaux de consommation augmentent, les coûts de la santé flambent. Les besoins en énergie menacent un écosystème déjà au bord de la rupture… Les contraintes de la gestion durable vont imposer au pays de ralentir. Sans parler d’éventuelles problématiques politiques.

À terme, la grande décélération aura un impact sur l’économie globale. On ne pourra plus compter uniquement sur les Bric pour dynamiser le système. Il faudra une reprise durable aux États-Unis, au Japon et, surtout, en Europe, pour relancer un grand cercle vertueux de croissance. La globalisation et le capitalisme étant ce qu’ils sont, les regards se tourneront aussi vers les nouveaux émergents, certes plus modestes, moins peuplés, mais tout de même : Afrique du Sud, Corée du Sud, Indonésie, Nigeria, Thaïlande, Turquie… Et, toujours, les besoins étant ce qu’ils sont (eau, terres arables, matières premières, ressources minérales, nouveaux consommateurs), les regards se tourneront enfin vers l’Afrique, dernier continent à entrer dans l’aventure de la mondialisation.

« America, as usual »

Comment va l’Amérique ? En apparence, pas si mal, si l’on s’attache au dynamisme et à l’optimisme habituels, à la puissance des géants du Net, à l’efficacité des industries de pointe. Elle reste l’un des pays les plus compétitifs du monde. Et la première destination des IDE (investissements directs à l’étranger, avec plus de 110 milliards de dollars par an). Pourtant, on ne voit pas de franche sortie de crise, ni de rénovation profonde et réelle du capitalisme. Les États-Unis n’ont pas réussi à faire bouger les lignes qui ont provoqué le crash de 2007-2008. Les dettes privées ont été transférées vers les comptes publics, déjà très franchement au rouge (la dette américaine, au moment précis où j’écris ces lignes, s’élève à 16 886 milliards de dollars…) Mais le modèle n’a pas changé, malgré les psychodrames politiques : un business centré sur les services et la finance, accompagné d’une inégalité croissante des revenus, corrigée par la croissance supposée de la valeur des patrimoines (petite mécanique qui a déclenché la catastrophe).

La première puissance capitaliste souffre d’un véritable problème de sousinvestissement dans le productif. Les entreprises sont sous-capitalisées, les emplois se font rares (ce qui plombe la consommation). La machine est tirée par le crédit (privé ou public), ce qui augmente la possibilité des bulles (on pense en particulier à l’endettement des étudiants). Et par la possibilité d’accumuler les déséquilibres extérieurs (vive le dollar !). Si les Américains n’investissent pas dans leur avenir, cela veut dire qu’ils sont en déclin. Ce qui n’est pas rassurant pour le reste de la planète. Ils sont supposés tirer la nouvelle croissance mondiale, au moment où celle de la Chine, et des grands pays émergents, se ralentit. Compte tenu de la situation de l’Europe et du Japon, nous sommes peut-être dans une phase longue de dépression (au pire) ou de stagnation (au mieux).

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